J'avais vu arriver avec joie, au commencement de 1789, le développement de l'esprit public qui ouvrait l'entrée à notre heureuse génération. Je contemplais en philosophe l'approche du terme où elle devait éclore et, avec des affections plus analogues à l'esprit militaire, j'attendais pour saisir la première occasion de l'accélérer. Elle se présenta au 30 juin, quand au Palais, alors Royal, on vint rapporter que plusieurs gardes-françaises venaient d'être emprisonnés à l'abbaye de Saint-Germain pour avoir refusé le serment exigé par leurs officiers de faire feu sur le peuple dans le cas où il s'insurgerait. Ces braves et généreux soldats, mille fois louables pour être les premiers qui aient rendu hommage à la liberté, devaient se voir transférer, dans la nuit, aux prisons de Bicêtre, pour y être pendus entre les deux guichets, à la manière exécrablement familière des tyrans.

Leurs camarades qui nous venaient apprendre cette horrible nouvelle nous crièrent dans leur désespoir: «Français, on immole nos frères. Si vous perdez une minute pour les sauver, la liberté que nous sommes sur le point de conquérir vous échappe; parlez, ce moment va décider si nous serons affranchis ou esclaves

Ce discours produisit son effet sur tous les esprits. J'en remarquai la bonne disposition sur tous les visages et j'en profitai; ce fut moi qui, élevant la voix du milieu de la foule, m'écriai: «Amis, le temps presse, ne reculons pas le moment de la liberté, les tyrans font leurs derniers efforts pour l'étouffer avant sa naissance: intimidons-les par notre courage; si quelqu'un hésite de se mettre à votre tête, me voici tout prêt; allons délivrer nos généreux frères, marchons à l'Abbaye[32].»

[Note 32: Il y a dans les papiers de Fournier un imprimé sans lieu ni date, qui donne la liste des soldats punis avec les motifs de leurs punitions. En voici le texte:

État des soldats du régiment des Gardes françaises qui ont été délivrés le mardi 30 juin des prisons de l'abbaye Saint-Germain-des-Près.

COMPAGNIES. NOMS. OBSERVATIONS.

S. Blancard. Candellier. Le 28 juin.—Pour être rentré à dix
heures trois quarts; très mauvais sujet.

Flavigny. Martin. Le 30 juin.—Au cachot pour avoir
Dervaux. maltraité un de leurs camarades qui
Desmarais. n'avait pas voulu sortir étant consigné,
après l'avoir blessé d'un coup d'épée au
bras et l'avoir mis hors de combat.

Menilglaisc. Copin. Le 24 juin.—Déserteur.

Bocquensay. Vatonne. Le 28 mai.—Déserteur.