[28] Fables de M. de la Mothe.
Je ne regarde dans cette histoire ni ces faux amis qui abandonnerent le Rat, ni ce généreux voisin qui lui ouvrit sa porte ; je ne m’attache qu’à ce caractére noble & magnifique qui lui faisoit tenir table ouverte en Seigneur. Tous les Rats de ce côté-là se ressemblent assez, on diroit que leurs biens soient en commun, & qu’ils ignorent le tien & le mien.
Je conviens encore qu’il est impossible d’excuser absolument la gourmandise des Rats, cependant on trouve chez eux au moins un exemple de frugalité ; il est peut-être unique, qu’importe, il en est plus curieux, le voici.
Ce gueux célébre, errant par le monde sans feu ni lieu, par esprit d’indépendance, manquant de tout pour être heureux, ce Cynique détaché du monde, insultant du haut de sa misere à tout le genre humain, Diogene enfin vivoit dans ses pélerinages sur la charité publique, & sçavoit même s’en passer : les feuilles des arbres, les racines, l’herbe, tout lui étoit bon[29]. Un jour qu’il mangeoit des feuilles au coin d’un buisson, il s’apperçut qu’un Rat profitoit de ses restes. Diogene admira dans cet animal la frugalité dont il lui avoit le premier donné l’exemple, il le prit à son tour pour modéle, & s’encouragea par là à mépriser les repas délicats des Athéniens. Le Rat de son côté s’estimoit peut-être heureux de vivre comme ce grand homme, dont il vouloit sans doute être disciple.
[29] Ælien Liv. 13.
Après tout, un Rat Philosophe ne seroit pas un prodige : La nation en général a un grand goût pour les livres, ils habitent les plus célébres Bibliothèques du monde, les uns y dévorent les manuscrits & les antiquités, d’autres y font des compilations de tous les genres de litterature, ceux-ci s’attachent aux Romans, ceux-là, & c’est le plus grand nombre, aux Commentateurs, aux grands in-folio de Théologie Scholastique, & Dieu sçait avec quelle ardeur ils travaillent sur ces beaux Ouvrages que les hommes commencent à négliger ! Un [30]Académicien de mérite a connu deux de ces Rats lettrés qui avoient lû prodigieusement, mais de cette lecture immense, il résultoit dans leurs têtes un cahos affreux d’érudition mal arrangée qui faisoit deux pedans de ces Messieurs ; c’est qu’ils n’avoient pas été méthodiques dans leurs études, & qu’au lieu de consulter la nature & la raison, ils avoient donné aveuglément dans tout ce qui sentoit l’antiquité, car d’ailleurs, ils avoient de très-belles dispositions, & généralement leurs semblables sont capables de tout.
[30] M. Billet de Faniere de l’Académie des belles Lettres, dans sa Fable des deux Rats inserée dans la Poësie Françoise de M. de Châlons.
N’en a-t-on pas vû un se distinguer dans la République des Lettres il y a environ dix ans ? On ne parloit alors que du Rat C***. En effet on trouve rarement ailleurs plus de sel, plus d’enjouëment, plus de légereté, plus de grace dans le stile, & de solidité dans le raisonnement : on voit qu’il possedoit toutes les parties de la Critique, & surtout, qu’il avoit un goût exquis. On a voulu le faire passer pour un Satirique dangereux, mais les personnes raisonnables qui connoissent de quelle nécessité est la Critique, & qui ne la confondent point avec la Satire, ne lui donneront jamais ce nom odieux.
Permettez moi, Monsieur, de respirer ; ce que je viens de vous dire des Rats, leur est presque tout avantageux : dans ma premiere Lettre je les peindrai avec des couleurs bien différentes.
J’ai l’honneur d’être, &c.