Je demande pardon à mes Confreres en Apollon, de dévoiler ainsi les profonds mystéres de la belle Litterature, & d’apprendre la façon de fabriquer sans peine des Livres très-gros & très-sçavans, mais je dois cette indiscrétion au Public qui apprécie ordinairement les travaux des Compilateurs plus qu’ils ne méritent, & plus quelquefois que les productions du pur génie.
Au reste, je ne prétens pas que tout Livre d’érudition soit facile à faire. Pour bâtir la Basilique de Rome, il n’a pas suffi d’en ramasser les pierres, & les marbres, il a fallu les tailler, & les mettre dans leurs places pour former ensemble ce superbe Edifice selon les regles & les proportions de l’Architecture. Il en est de même des ouvrages d’esprit, le grand art consiste dans l’Architecture, & peu de personnes peuvent l’attraper. Or je n’ai pas la vanité de me mettre de ce petit nombre ; j’avouë même que j’ignore entiérement les regles de cette ingénieuse disposition dont dépend la destinée de mon Ouvrage.
J’aurois encore beaucoup d’obligation à mes Lecteurs, s’ils étoient assez généreux pour excuser mes fréquentes digressions : j’avouë que je m’écarte à tout moment de mon sujet pour courir à droit & à gauche sur des terres étrangeres ; mais sans ces excursions, comment aurois-je pû me défendre de l’ennui d’une marche uniforme ? Je suis même inégal par tout, tantôt je raisonne sérieusement, tantôt je veux plaisanter, quelquefois je prens un stile empoulé par imitation, ensuite je reviens au naturel ; enfin ma plume suit toûjours la disposition actuelle de mon ame plûtôt que la nature du sujet, & je n’imagine pas qu’il soit possible de soutenir le même stile ni le même caractére depuis la Préface jusqu’au Privilége.
Ce qui me déplaît d’avantage c’est que je fais trop de reflexions morales, cela sent véritablement le pédant qui veut dogmatiser, & sûrement ce n’est point mon caractere ; cependant il faut croire pour me consoler, que je plairai par-là à nombre d’honnêtes gens qui aiment les choses approfondies.
Je puis au moins protester que j’épisode plûtôt par occasion, ou sans raison, si l’on veut, que pour faire étalage de science & de litterature : si c’étoit mon dessein, j’en serois bien la dupe, car je ne crois pas que beaucoup de mes Lecteurs se laissassent ébloüir par un faux air d’Encyclopédie ; mais comment faire ? Nous vivons dans un siecle heureux, où toute la science est digerée, pour ainsi dire ; on ne pâlit plus sur les Livres, on ne sçait rien, cependant l’on sçait de tout, & je suis presque à la mode de ce côté-là, cela se peut dire, je croi, sans vanité.
Je n’ai point menagé les citations & les faits, parce que l’histoire n’est pas composée d’autres choses, & c’est même par-là que mon Ouvrage peut avoir quelque mérite. Qu’on brûle un galon, on retrouve toujours le métail : on n’y perd que la façon. Je consens volontiers qu’on mette mon Histoire au creuzet ; si j’en suis pour la façon, on y retrouvera au moins des traits curieux, des faits interessans, enfin une matiére précieuse qui pourroit reprendre une meilleure forme entre les mains d’un habile Ouvrier.
Cependant je m’apperçois que j’avance dans cette Préface, dont je voudrois bien déja être sorti. Je crois avoir prévenu quantité d’objections ; mais j’en laisse encore davantage en arriére. Premierement, parce que je n’y sçai point de réponse ; en second lieu, parce qu’il n’est pas permis d’allonger une Préface comme on tire un lingot d’or. D’ailleurs, ma premiere Lettre est déja une sorte de Préface qui me dispensoit peut-être de celle-ci ; en effet je croyois pouvoir m’en passer lorsque j’écrivis la Lettre : mais j’en ai reconnu depuis la nécessité, & je n’ai pû effacer ce qui étoit écrit.
Il faut pourtant, quoiqu’il en puisse arriver, que je dise deux mots sur le combat des Rats & des Grenoüilles ; si je l’ai commenté, si je l’ai analysé, comme j’ai fait, j’ai crû devoir cette galanterie aux Dames, persuadé aussi que tous ceux qui ne sçavent pas le Grec me seront obligés de leur faire connoître les badinages du divin Homere, & le goût de l’antiquité ; d’ailleurs ce Poëme justifie encore l’entreprise de mon Histoire, on peut tout hazarder sur l’exemple d’Homere.
Je recommence encore à craindre qu’on ne lise pas ce Discours préliminaire, & supposé qu’on le lise, effacera-t-il les impressions qu’aura déja faites l’étiquete du Livre ? Il me semble voir le Frontispice crayonné par mes Lecteurs de traits piquans differemment tournés, mais exprimant tous en gros, qu’il faut avoir des Rats pour en faire l’Histoire. La pointe est d’autant plus spirituelle qu’elle se présente naturellement ; j’en sens aussi toute la force.
Néanmoins il faut bien prendre mon parti. On n’est pas Auteur impunément ; & il est juste de sacrifier quelque chose à la vanité d’être imprimé. Après tout, ceux qui disputoient autrefois à Lyon le prix de l’Eloquence devant l’Autel d’Auguste, étoient encore plus téméraires que moi ; & sans doute qu’ils auroient volontiers échangé la crainte d’être plongés dans le Rhône, & la honte d’effacer leur piece avec la langue, contre toutes les blessures épigrammatiques que je dois essuyer.