»2o. Lorsque le Crocodile dort sur le rivage, & il dort toujours la gueule ouverte, ce petit animal qui s’étoit tenu caché dans le limon, saute tout d’un coup dans sa gueule, pénétre jusques dans ses entrailles qu’il ronge, puis se fait une ouverture en lui perçant le ventre dont la peau est fort tendre, & sort impunément vainqueur, par sa finesse, de la force d’un si terrible animal. »

Ainsi les Egyptiens sont en quelque sorte excusables d’avoir adoré par reconnoissance l’Ichneumon. Un animal si utile devoit être un Dieu pour eux à plus juste titre que le Crocodile, les Serpens & mille autres animaux nuisibles.

Venons aux Rats de terre. Mais par quelle espece commencerai-je ? Permettez, Monsieur, que le hazard en décide : parmi ceux qu’on voit communément en France, il n’y a que le [57]Musaraigne, & le [58]Musavelaine, qui meritent quelqu’attention ; le premier est fort menu, élancé comme une Belette ; il a le groüin long & pointu, le poil cendré, & les yeux si petits que plusieurs Auteurs ont cru qu’il n’en avoit point ; de là ils l’ont appellé Rat aveugle. [59]C’est aussi par cette raison que les Egyptiens, qui croyoient les ténébres plus anciennes que la lumiere, honoroient singulierement cette espece de Rat ; & lorsqu’ils en trouvoient quelques-uns de morts, ils les portoient honorablement dans une de leurs Villes destinée à la sépulture de ces animaux. Ils sont venimeux dans les pays chauds ; mais dans les climats temperés, ils ne sont dangereux que pour les Chats, qui ne les mangent point impunément, aussi les vieux instruits par l’experience, se contentent de les tuer : au reste, si ce Rat est venimeux comme l’Araignée, il n’est pas moins agile, & il marcheroit, dit-on, comme elle sur un fil tendu. Or l’on dispute beaucoup laquelle de ces deux qualités qu’il a de communes avec l’Araignée, l’a fait nommer Musaraigne, & nous laisserons s’il vous plaît, cette contestation aux Etimologistes.

[57] Mus-Araneus.

[58] Mus-Avellanarum.

[59] Aldovrandus.

Le Musavelaine tire son nom de l’espece de Coudrier qu’il habite, & sur lequel il fait son nid dans la forme de celui des oiseaux ; son poil ressemble assez à celui de la Martre, & l’odeur en est agréable, puisque les Petits-Maîtres & les Coquettes du tems de Saint [60]Jerôme, la preferoient à tous les autres parfums. Il faut voir comment ce Saint fronde cette sensualité dans une Lettre à la Dame Demetriade, où il prêche contre les vanités de son siécle.

[60] Juvenes comam nutrientes & suavem odorem spirantes, cincinnatulos, & olentes pelliculam muris peregrini (id est Avellanarum.) Epist. ad Demetriadem.

Tous les autres Rats dont je vais parler, sont étrangers & portent ordinairement le nom des pays où ils se trouvent. Les plus près de nous & les plus connus sont les Rats des Alpes, appellés autrement Loirs, Glirons, Marmotes, car ces trois noms appartiennent à la même espece. On raconte des merveilles de la sagesse de leur gouvernement, de leur industrie à se construire des maisons sous terre, & à les fermer exactement pendant l’hyver ; on vante leur prévoyance à faire des magasins de fourages, & leur adresse singuliere à les voiturer ; jusques là que l’Apologiste des Bêtes les cite comme des animaux qui font honneur aux animaux, & qui prouvent que ce ne sont point de pures automates. Je vais, Monsieur, vous transcrire son Apologie.

[61]Les Alpes ces monts orgueilleux