Il faut convenir de bonne foi que les argumens des Critiques modernes sont pressans, mais d’un autre côté nous sommes depuis tant de siécles en possession de croire qu’Homere est Auteur du Poëme en question : Peut-on à présent revenir contre la prescription ? [97]Martial & [98]le Sculpteur Archelaüs se seroient-ils trompés avec toute l’Antiquité ? Cela n’est pas croyable. Enfin il y va de l’interêt des Rats que cet Ouvrage soit du Poëte Grec ; donc il doit être de lui, c’est, ce me semble, assez bien conclure, au moins pour ma cause.

[97]

Perlege Mæonio cantatas carmine Ranas,

Et frontem nugis solvere disce meis.

Martial.

[98] Dans le siécle dernier on a déterré près de Rome dans des anciens Jardins de l’Empereur Claude un bas relief representant un Homere, avec deux Rats, pour signifier qu’il étoit Auteur du combat des Rats. L’ouvrage est d’Archelaüs Sculpteur de Pryenne.

Mais cet avantage ne fait qu’augmenter mon embarras, plus ce Poëme sera d’Homere, & plus il me sera difficile de vous en parler d’une façon qui réponde à la reputation de son Auteur. L’Iliade de M. de la Motte m’effraye, & m’apprend qu’il y a dans les Ouvrages de ce Poëte divin des beautés à la Grecque qui s’évanoüissent dès qu’on veut les habiller à la Françoise, & que ses pensées sont des fleurs tendres qu’il ne faut toucher qu’avec beaucoup de délicatesse. Au reste, Monsieur, je ne vous ferai pas une traduction littérale de ce fameux combat des Rats[99], je ne vous en promets qu’une Analyse dans laquelle je me donnerai même bien des libertés. Je commence.

[99] M. Boivin de l’Académie des Belles Lettres a traduit ce Poëme en vers, sa traduction a été bien reçuë ; & j’ai cru ne pouvoir mieux faire que de mêler quelquefois ses vers avec ma prose.

Ratopolis Capitale des Rats, comme qui diroit Ratonville, & Batrakopolis Capitale des Grenoüilles, furent long-tems voisines sans rivalité, & florissantes sans jalousie : on assure même que depuis leur fondation, les deux Etats séparés par des bornes naturelles, avoient joüi sans interruption d’une tranquillité profonde jusqu’au regne du Roi Ratapon, & de l’Empereur Bouffard, époque malheureuse d’une guerre sanglante. Alors un coup imprévû du destin rompit une paix si constante, & les fautes des [100]Souverains précipiterent leurs sujets dans des malheurs affreux.

[100] Quidquid delirant Reges plectuntur Achivi. Hor. serm.