D’abord le cœur flatté d’un doux ravissement,

Il voguoit près des bords sans crainte du naufrage :

Mais si-tôt qu’il se vit éloigné du rivage,

Et que les flots troublés lui gagnerent le dos,

Il fut troublé comme eux, & n’eut plus de repos.

Son trouble étoit juste sans doute, mais qu’alloit-il chercher dans cette galere ? Ce qu’il y a de plaisant, c’est qu’en tremblant il tâchoit de faire bonne contenance, & n’osoit dire à Bouffard ce qu’il souffroit. Cependant la crainte, passion toujours dévote, lui arracha des vœux : c’étoit bien convenir qu’il n’avoit plus d’autre ressource.

O toi, s’écria-t-il, fardeau d’amour, merveille si vantée !

Sur le dos d’un taureau jusqu’en Créte portée.

Europe, étoit-ce ainsi que tu passas les flots ?

Il alloit ensuite s’adresser à Jupiter qu’il interessoit si adroitement à son péril, en lui rappellant ses amours : mais un spectacle terrible lui glaça les sens, & lui ôta la voix ! C’étoit un Serpent énorme (au moins il parut tel) qui leva la tête sur la surface des eaux. Fatale rencontre ! L’Empereur à la vûë de cet ennemi mortel disparut à l’instant, & s’enfonça bien avant dans le limon. Que devint le Prince abandonné à la merci des flots ? Il nage, il s’enfonce, il reparoît, il boit l’onde bourbeuse, il va périr, & il l’auroit fait plutôt [101]s’il n’avoit dû nécessairement prononcer le discours qui suit :