—Allons donc, monsieur Rathery, dit Mme Lalande, il faut que vous acceptiez l'invitation de votre sœur: c'est un devoir de famille dont vous ne pouvez vous exempter.

—Je vois ce que c'est, madame Lalande, dit Benjamin: quoique je ne sois pas riche, j'ai la réputation de bien faire les choses, et vous aimeriez autant avoir affaire à moi qu'à Gaspard, n'est-ce pas?

—Fi donc! Benjamin, fi donc! monsieur Rathery, s'exclamèrent ma grand'mère et madame Lalande.

—Tenez, ma chère sœur, poursuivit Benjamin, à vous parler franchement, je ne me soucie pas d'être parrain. Je veux bien me conduire avec mon neveu comme si je l'avais tenu sur les fonts de baptême; j'écouterai avec satisfaction le compliment qu'il m'adressera tous les ans le jour de ma fête, et fût-il de Millot-Rataut, je m'engage à le trouver charmant. Je lui permettrai de m'embrasser le premier jour de chaque année, et je lui donnerai pour ses étrennes un polichinelle à ressort ou une paire de culottes, selon que vous l'aimerez mieux. Je serai même flatté que vous le nommiez Benjamin; mais aller me planter comme un grand imbécile devant les fonts baptismaux, avec un cierge à la main, ma foi, non, chère sœur, n'exigez pas cela de moi: ma dignité d'homme s'y oppose; j'aurais peur que Djhiarcos me rît au nez. Et d'ailleurs, comment puis-je affirmer, moi, que ce petit braillard renonce à Satan et à ses œuvres? Qu'est-ce qui me prouve qu'il renonce aux œuvres de Satan? Si la responsabilité du parrain n'est qu'une frime, comme le pensent quelques-uns, à quoi bon un parrain? à quoi bon une marraine? à quoi bon deux cautions au lieu d'une, et pourquoi faire endosser ma signature par un autre? Si au contraire cette responsabilité est sérieuse, pourquoi en encourrais-je les conséquences? Notre âme étant ce que nous avons de plus précieux, n'est-ce pas être fou que de la mettre en gage pour celle d'un autre? Et d'ailleurs, qu'est-ce qui vous presse donc tant de faire baptiser votre poupon? Est-ce une terrine de foies gras ou un jambon de Mayence qui se gâterait s'il n'était salé de suite? Attendez qu'il ait vingt-cinq ans: au moins, il pourra répondre lui-même, et alors, s'il lui faut une caution, je saurai ce que j'aurai à faire. Jusqu'à dix-huit ans, votre fils ne pourra prendre un enrôlement dans l'armée; jusqu'à vingt-cinq ans, il ne pourra se marier sans votre consentement et celui de Machecourt, et vous voulez qu'à neuf jours il ait assez de discernement pour se choisir une religion. Allons donc! vous voyez bien vous-même que cela n'est pas raisonnable.

—Oh! ma chère dame, s'écria la sage-femme, épouvantée de la logique hétérodoxe de mon oncle, votre frère est un damné; gardez-vous bien de le donner pour parrain à votre enfant: cela lui porterait malheur!

—Madame Lalande, dît Benjamin d'un ton sévère, un cours d'accouchement n'est pas un cours de logique. Il y aurait lâcheté de ma part à discuter avec vous. Je me contenterai seulement de vous demander si saint Jean baptisait dans le Jourdain moyennant un sesterce et un cornet de dattes sèches des néophytes apportés de Jérusalem sur les bras de leur nourrice?

—Ma foi! dit madame Lalande, embarrassée de l'objection, j'aime mieux le croire que d'y aller voir.

—Comment, madame, vous aimez mieux le croire que d'y aller voir? Est-ce là le langage d'une sage-femme instruite de sa religion? Eh bien! puisque vous le prenez sur ce ton, je me ferai l'honneur de vous poser ce dilemme…

—Laisse-nous donc tranquilles avec tes dilemmes, interrompit ma grand'mère; est-ce que madame Lalande sait ce que c'est qu'un dilemme?

—Comment, madame, fit la sage-femme, piquée de l'observation de ma grand'mère, je ne sais pas ce que c'est qu'un dilemme! l'épouse d'un chirurgien, ne pas savoir ce que c'est qu'un dilemme. Continuez, monsieur Rathery, je vous écoute.