—M. le bailli, j'ai bonne mémoire, et je sais très-bien à qui je parle. J'ai été trop soigneusement élevé par ma chère sœur dans la crainte de Dieu et des gendarmes pour que je l'oublie. Quant au cabaret, puisqu'il est ici question de cabaret, il est trop bien apprécié des honnêtes gens, pour qu'il ait besoin que je le réhabilite. Si nous allons au cabaret, nous, c'est que, quand nous avons soif, nous n'avons pas le privilége de nous rafraîchir aux frais de la ville. Le cabaret, c'est la cave de ceux qui n'en ont point, et la cave de ceux qui en ont une, ce n'est autre chose qu'un cabaret sans bouchon. Il sied mal à ceux qui boivent une bouteille de Bourgogne et autre chose à leur dîner, de vilipender le pauvre diable qui se régale par-ci par-là, au cabaret, d'une pinte de Croix-Pataux. Ces orgies officielles, où on s'enivre en portant des toasts au roi et au duc de Nivernais, c'est tout simplement, une euphonie à part, ce que le peuple appelle une ribotte. S'enivrer à sa table, c'est plus décent; mais se griser au cabaret, c'est plus noble et surtout plus profitable au trésor. Pour la considération qui s'attache à ma personne, elle est moins étendue que celle que peut revendiquer M. le bailli pour la sienne, attendu que moi je ne suis considéré que des honnêtes gens; mais…

M. Rathery! s'écria le bailli, ne trouvant point, aux épigrammes dont le harcelait mon oncle, de réponse meilleure et plus facile, vous êtes un insolent!

—Soit, répliqua Benjamin secouant un fétu qui s'était attaché au revers de son habit; mais je dois, en conscience, prévenir M. le bailli que je me suis renfermé ce matin dans les bornes de la plus stricte tempérance; qu'ainsi, s'il cherchait à me faire sortir du respect que je dois à sa robe, il en serait pour ses frais de provocation.

—M. Rathery, fit le bailli, vos allusions sont injurieuses à la justice; je vous condamne à trente sous d'amende.

—Voilà trois francs, dit mon oncle, mettant un petit écu sur la table verte du juge, payez-vous.

—M. Rathery! s'écria le bailli exaspéré, sortez.

—M. le bailli, j'ai l'honneur de vous saluer; mes compliments à madame la baillive, s'il vous plaît.

—Quarante sous d'amende de plus! hurla le juge.

—Comment! dit mon oncle, quarante sous d'amende parce que je présente mes compliments à madame la baillive? Et il sortit.

—Ce diable d'homme, disait le soir M. le bailli à sa femme, jamais je ne me serais imaginé qu'il fût si modéré; mais qu'il se tienne bien, j'ai lâché contre lui une contrainte par corps, et je parlerai à Bonteint pour qu'il la fasse exécuter de suite. Il apprendra ce que c'est que de me braver… Quand je l'inviterai aux fêtes données par la ville, il fera chaud, et si je peux lui écorner sa clientèle…