—Oui, répliqua le brave homme, flatté du compliment; mais qu'allons-nous faire de tous ces poulets mouillés? Je n'ai pas de lit pour eux tous, et ils sont hors d'état de pouvoir retourner ce soir à Clamecy.
—Parbleu! vous voilà bien embarrassé, dit mon oncle; qu'on étende de la paille dans votre grange, et, au fur et à mesure qu'ils s'endormiront, vous les ferez porter sur cette litière; on les couvrira, de peur qu'ils ne s'enrhument, avec le grand paillasson que vous mettez sur votre couche de petites raves pour la garantir de la gelée.
—Tu as ma foi raison, dit M. Minxit.
Il fit venir deux musiciens commandés par le sergent, et le plan donné par mon oncle fut exécuté dans toute sa teneur. Millot ne tarda pas à s'endormir. Le sergent le prit sur son épaule et l'emporta comme une boîte d'horloge. Le transport de Rapin, de Parlanta et des autres ne présenta pas de sérieuses difficultés; mais quand on en vint à Arthus, on le trouva si pesant qu'il fallut le laisser dormir sur place. Quant à mon oncle, il avait vidé sa dernière rasade de champagne; il se dirigea à son tour vers la grange et leur souhaita le bonsoir.
Le lendemain matin, quand les hôtes de M. Minxit se levèrent, ils ressemblaient à des pains de sucre qu'on tire de leurs caisses, et il fallut mettre tous les domestiques du logis en réquisition pour les débarrasser de la paille dont ils étaient enveloppés. Après avoir déjeuné avec le second service qu'ils avaient laissé intact la veille, ils partirent au grand trot de leurs quatre chevaux.
Ils fussent arrivés fort heureusement à Clamecy sans un petit accident qui leur survint en route. La voiture, surexcitée par le fouet, versa dans un des mille cloaques dont le chemin était alors semé, et ils tombèrent tous pêle-mêle dans la boue. Le poète Millot, qui était toujours malheureux, eut la maladresse de se trouver sous Arthus.
Benjamin, heureusement pour son habit, était resté à Corvol. M. Minxit avait à dîner ce jour-là tous les notables du pays, et, entre autres, deux gentilshommes. L'un de ces illustres convives était M. de Pont-Cassé, mousquetaire rouge; l'autre était un mousquetaire de la même couleur, ami de M. de Pont-Cassé, et que celui-ci avait invité à passer quelques semaines dans son reste de castel. Or, M. de Pont-Cassé, dans la confidence duquel nous avons déjà mis nos lecteurs, n'aurait pas été fâché de réparer les avaries qu'avait éprouvées sa fortune avec celle de M. Minxit, et il flairait Arabelle, bien qu'il dît souvent que c'était un insecte né de l'urine. Celle-ci s'était laissée piper par l'extravagance de ses belles manières; elle le trouvait bien plus beau avec ses plumes fanées, et plus aimable avec son fatras de cour, que mon oncle avec son esprit sans prétention et son habit rouge; mais M. Minxit, qui était un homme non-seulement d'esprit, mais de bon sens, n'était pas de cet avis; M. de Pont-Cassé eût été colonel, qu'il ne lui eût point donné sa fille. Il avait retenu Benjamin à dîner afin qu'Arabelle pût établir entre ses deux adorateurs une comparaison qu'il croyait ne devoir pas être à l'avantage du mousquetaire, et aussi parce qu'il comptait sur mon oncle pour effacer le clinquant des deux gentilshommes et mortifier leur orgueil.
Benjamin, en attendant le dîner, alla faire un tour dans le village. En sortant de chez M. Minxit, il avisa une paire d'officiers qui tenaient le haut de la rue et ne se seraient pas dérangés pour une malle-poste, ce dont les paysans étaient fort ébahis. Mon oncle n'était pas homme à se préoccuper de si peu: cependant, en passant près d'eux, il ouït très-distinctement l'un de ces hobereaux qui disait à son compagnon:
—Tiens, voici le drôle qui prétend épouser mademoiselle Minxit.
Mon oncle eut un instant envie de leur demander pourquoi ils le trouvaient si drôle; mais il réfléchit qu'il serait peu séant, quoiqu'il se souciât assez ordinairement fort peu des bienséances, de se donner en spectacle aux habitants de Corvol. Il fit donc comme s'il n'avait rien entendu, et entra chez son ami le tabellion.