—Et où se trouve cette Croix-des-Michelins?

—Sur le chemin de Corvol, au sommet du faubourg de Beuvron. Il faudrait que votre ami fût bien pessimiste pour qu'il n'agréât pas ce lieu: de cette place, il jouit d'un panorama digne d'une majesté; devant lui il verra les monts de Sembert avec leurs terrasses chargées de vignes, et leurs grands crânes chauves portant à leur nuque la forêt de Frace. Dans une autre saison, le coup d'œil serait plus beau; mais je ne puis d'un souffle faire renaître le printemps. À leurs pieds, la ville, avec ses mille panaches de fumée qui ondoie, se presse entre ses deux rivières et grimpe les pentes arides du Crot-Pinçon, comme un homme qu'on poursuit. Si votre ami a quelque talent pour le dessin, il pourra enrichir son album de ce point de vue. Entre ces grands pignons, semblables, avec leurs mousses sombres, à des pièces de velours cramoisi, se dresse la tour de Saint-Martin, vêtue de son aube de dentelles et parée de ses bijoux de pierre. Cette tour vaut à elle seule une cathédrale. À côté s'étend la vieille basilique qui jette à droite et à gauche, avec une admirable hardiesse, ses grands contreforts taillés en arche. Votre ami ne pourra s'empêcher de la comparer à une gigantesque araignée se reposant sur ses longues pattes. Vers le midi, courent, comme une traînée de sombres nuages, les montagnes bleuâtres du Morvand, puis…

—Trève de plaisanterie, s'il vous plaît; je ne suis pas ici pour que vous me montriez la lanterne magique. À demain donc à la Croix-des-Michelins.

—À demain!… Un instant; l'affaire n'est pas si pressée qu'elle ne puisse se remettre. Demain je vais à Dornecy goûter d'une feuillette d'un vin vieux que Page se propose d'acheter; il s'en rapporte à moi pour la qualité et pour le prix, et vous sentez que je ne peux, pour les beaux yeux de votre ami, manquer aux devoirs que l'amitié m'impose; après demain je déjeune en ville: décemment je ne puis donner le pas à un duel sur un déjeuner; jeudi je fais la ponction à un hydropique; comme votre ami veut m'estropier, plus tard il ne me serait plus possible de faire l'opération, et le docteur Arnout la ferait mal; pour vendredi… oui, c'est un jour maigre, je ne crois point avoir d'engagement pour ce jour-là, et je ne vois rien qui m'empêche de faire la partie de votre ami.

—Il faut bien en passer par ce que vous exigez; du moins, me ferez-vous la faveur de vous faire accompagner par un second, afin de m'épargner l'ennui du rôle de spectateur.

—Pourquoi non? Je sais que vous êtes une paire d'amis, vous et M. de Pont-Cassé; je serais fâché de vous dépareiller. J'amènerai mon barbier, s'il a le temps, et si cela vous arrange.

—Insolent! fit le mousquetaire.

—Ce barbier, répondit mon oncle, n'est pas un homme à mépriser: il a une rapière assez longue pour mettre quatre mousquetaires à la broche, et, d'ailleurs, si vous me préférez à lui, je tiendrai volontiers sa place.

—Je prends acte de vos paroles, dit le mousquetaire; et il s'éloigna.

Mon oncle, aussitôt qu'il fut levé, alla quérir l'encrier de Machecourt. Il se mit à composer, avec son plus beau style et sa bâtarde la plus nette, une magnifique épître à M. Minxit, dans laquelle il lui déduisait comme quoi il ne pouvait plus devenir son gendre. Mon grand-père, qui avait eu l'avantage de la lire, m'a affirmé qu'elle eût fait pleurer un garde-chiourme. Si le point d'exclamation n'eût pas existé alors, mon oncle l'eût certainement inventé.