Il courut éveiller M. Minxit à son auberge. Ils prirent en passant Page et Arthus et ils allèrent tous ensemble déjeuner dans un cabaret à l'extrémité du Beuvron. Mon oncle, s'il devait succomber, ne voulait pas s'en aller l'estomac vide. Il disait qu'une âme qui arrive entre deux vins au tribunal de Dieu a plus de hardiesse et plaide mieux sa cause qu'une pauvre âme qui n'est pleine que de tisane et d'eau sucrée. Le sergent assistait au déjeuner; lorsqu'on fut au dessert, mon oncle le pria d'aller à la Croix-des-Michelins porter une table, une boîte et deux chaises dont il avait besoin pour son duel, et d'y allumer un grand feu avec les échalas de la vigne voisine, puis il demanda du café.
M. de Pont-Cassé et son ami ne tardèrent pas d'arriver. Le sergent leur fit de son mieux les honneurs de son bivouac.
—Messieurs, dit-il, donnez-vous la peine de vous asseoir, et chauffez-vous. M. Rathery vous prie de l'excuser s'il vous fait un peu attendre, mais il est à déjeuner avec ses témoins, et dans quelques minutes il sera à votre disposition.
En effet, Benjamin arrivait un quart d'heure après, tenant Arthus et M.
Minxit par le bras et chantant à gorge déployée:
Ma foi, c'est un triste soldat
Que celui qui ne sait pas boire.
Mon oncle salua gracieusement les deux adversaires.
—Monsieur, dit M. de Pont-Cassé avec hauteur, il y a vingt minutes que nous vous attendons.
—Le sergent a dû vous expliquer la cause de notre retard, et j'espère que vous la trouverez légitime.
—Ce qui vous excuse, c'est que vous êtes roturier et que voilà probablement la première fois que vous avez affaire à un gentilhomme.
—Que voulez-vous, nous avons coutume, nous autres roturiers, de prendre du café après chacun de nos repas, et parce que vous vous faites appeler le vicomte de Pont-Cassé, ce n'est pas une raison pour que nous dérogions à cette habitude. Le café, voyez-vous, c'est bienfaisant, c'est tonique, ça surexcite agréablement le cerveau, ça donne du mouvement à la pensée; si vous n'avez pas pris du café ce matin, les armes ne sont pas égales, et je ne sais pas si, en conscience, je puis me mesurer avec vous.