—Moi? dit Benjamin, vous savez bien que je ne suis pas orateur.

—Tu l'es assez pour moi, répondit M. Minxit. Voyons, parle-moi comme si j'étais couché dans mon cercueil, je serai bien aise d'entendre vivant ce que dira de moi la postérité.

—Ma foi! dit Benjamin, je ne sais trop ce que je vais dire.

—Ce que tu voudras, mais dépêche-toi, car je sens que je m'en vais.

—Eh bien! dit mon oncle: «Celui que nous déposons sous ce feuillage laisse après lui d'unanimes regrets.»

—Unanimes regrets ne vaut rien, dit M. Minxit, nul homme ne laisse après lui d'unanimes regrets. C'est un mensonge qu'on ne peut débiter que dans une chaire.

—Aimez-vous mieux «des amis qui le pleureront longtemps?»

—C'est moins ambitieux, mais ce n'est pas plus exact. Pour un ami qui nous aime loyalement et sans arrière-pensée, nous avons vingt ennemis cachés dans l'ombre, qui attendent en silence, comme un chasseur en embuscade, l'occasion de nous faire du mal; je suis sûr qu'il y a dans ce village bien des gens qui se trouveront heureux de ma mort.

—Eh bien! «laisse après lui des amis inconsolables,» dit mon oncle.

—Inconsolables est encore un mensonge, répondit M. Minxit. Nous ne savons, nous autres médecins, quelle partie de notre organisation affecte la douleur, ni comment elle nous fait souffrir; mais c'est une maladie qui se guérit sans traitement, et bien vite. La plupart des douleurs ne sont au cœur de l'homme que de légers esquarres qui tombent presque aussitôt qu'ils sont formés. Il n'y a d'inconsolables que les pères et les mères qui ont des enfants dans le cercueil.