Un taureau qu'un paysan menait au pré venait à eux. Offusqué sans doute par l'habit rouge de Benjamin, il fondit brusquement sur lui. Mon oncle esquiva ses cornes, et comme il avait des articulations d'acier, il franchit d'un saut, sans faire plus d'effort que s'il eût exécuté un entrechat, un large fossé qui séparait la route des champs. Le taureau, qui tenait sans doute à faire des estafilades à l'habit rouge, voulut opérer comme mon oncle; maïs il tomba au milieu du fossé. C'est bien fait, dit Benjamin, voilà ce que c'est de chercher querelle à ceux qui ne songent pas à toi! Mais le quadrupède, obstiné comme un Russe qui monte à l'assaut, ne se rebuta pas pour ce mauvais succès; enfonçant ses sabots dans la terre à moitié dégelée, il cherchait à grimper le talus. Mon oncle, voyant cela, tira son épée, et tandis qu'il lardait de son mieux le mufle de l'animal, il appelait le paysan, et s'écriait: Bonhomme, arrêtez votre bête, sinon je vous préviens que je lui passe mon épée au travers du corps! Mais, tout en parlant ainsi, il laissa tomber son épée dans le fossé. Ôte ton habit et jette-le-lui bien vite! s'écria Machecourt. Sauvez-vous dans les vignes, disait le paysan. Gzzi! Gzzi! Fontenoy, fit le sergent. Le caniche se jeta sur le taureau, et comme il savait son monde, il le mordit au jarret. La colère de l'animal se tourna alors contre le chien; mais, tandis qu'il faisait rage de ses cornes, le paysan arriva, et parvint à passer un nœud coulant autour des jambes de derrière du taureau. Cette habile manœuvre eut un plein succès et mit fin aux hostilités.
Benjamin redescendit sur la route; il croyait que Machecourt allait se moquer de lui; mais celui-ci était pâle comme un linge et tremblait sur ses jambes.
—Allons, Machecourt, remets-toi, dit mon oncle, ou bien il faudra que je te saigne; et toi, mon brave Fontenoy, tu as fait aujourd'hui une plus jolie fable que celle de La Fontaine, intitulée la Colombe et la Fourmi. Vous voyez, messieurs, qu'un bienfait n'est jamais perdu. La plupart du temps, le bienfaiteur est dans la nécessité de faire crédit longtemps à l'obligé; mais lui, Fontenoy, m'a payé d'avance. Qui diable m'aurait dit que j'aurais jamais de l'obligation à un caniche?
Moulot est caché entre une touffe de saules et de peupliers sur la rive gauche du ruisseau du Beuvron, au pied d'une grosse colline, dans laquelle mord la route de La Chapelle. Quelques maisons du village étaient déjà remontées sur le bord du chemin, blanches et endimanchées comme des paysannes qui vont dans un lieu fréquenté par le beau monde; de ce nombre était le cabaret de Manette. À l'aspect du bouchon qui pendait, couvert de gloire, à la lucarne du grenier, Benjamin se mit à chanter de sa voix de stentor:
Amis, il faut faire une pause,
J'aperçois l'ombre d'un bouchon.
À cette voix qu'elle connaissait bien, Manette accourut toute rouge sur le seuil de sa porte.
Manette était une paysanne vraiment fort jolie, potelée, maflue, toute blanche, mais peut-être un peu trop rose; vous eussiez dit de ses joues une flaque de lait sur laquelle on eût fait tomber quelques gouttes de vin.
—Messieurs, dit Benjamin, permettez-moi avant tout d'embrasser notre jolie cabaretière comme arrhes du bon déjeuner qu'elle va nous préparer tout de suite.
—Oui-dà! M. Rathery, fit Manette se rejetant en arrière, vous n'êtes pas fait pour les paysannes, vous; allez donc embrasser Mlle Minxit.
—Il paraît, pensa mon oncle, que le bruit de mon mariage est déjà répandu dans le pays. Ce ne peut être que M. Minxit qui en ait parlé; donc, il tient à m'avoir pour gendre; donc, s'il ne reçoit pas aujourd'hui ma visite, ce ne serait pas une raison pour que la négociation fût rompue.