—Boire et manger sont deux êtres qui se ressemblent: au premier aspect, vous les prendriez pour deux cousins-germains. Mais boire est autant au-dessus de manger que l'aigle qui s'abat sur la pointe des rochers est au-dessus du corbeau qui perche sur la cime des arbres. Manger est un besoin de l'estomac; boire est un besoin de l'âme. Manger n'est qu'un vulgaire artisan, tandis que boire est un artiste. Boire inspire de riantes idées aux poëtes, de nobles pensées aux philosophes, des sons mélodieux aux musiciens; manger ne leur donne que des indigestions. Or, je me flatte, sergent, que je boirais bien autant que vous, je crois même que je boirais mieux; mais pour manger, je ne suis auprès de vous qu'une mazette. Vous tiendriez tête à Arthus en personne: je crois même que, sur un dindon, vous seriez dans le cas de lui rendre une aile.
-C'est, répondit le sergent, que je mange pour hier, aujourd'hui et demain.
—Permettez-moi donc de vous servir, pour après-demain, cette dernière tranche de jambon.
—Grand merci, dit le sergent, il y a une fin à tout.
—Eh bien! le Créateur qui a fait les soldats pour passer subitement de l'extrême abondance à l'extrême disette, leur a donné, comme au chameau, deux estomacs; leur second estomac, c'est leur sac. Mettez donc dans votre sac ce jambon dont Machecourt ni moi ne voulons plus.
—Non, dit le soldat, je n'ai pas besoin de faire de magasins, moi: les vivres viennent toujours assez; permettez-moi d'offrir ce jambon à Fontenoy; nous sommes dans l'habitude de tout partager ensemble, les jours de noce comme les jours de jeûne.
—Vous avez là, en effet, un chien qui mérite qu'on prenne soin de lui, dit mon oncle; voudriez-vous me le vendre?
—Monsieur!… fit le sergent, jetant rapidement la main sur son caniche.
—Pardon, brave homme, pardon, désolé de vous avoir offensé; ce que j'en disais, c'était seulement pour parler; je sais bien que proposer au pauvre de vendre son chien, c'est proposer à une mère de vendre son enfant.
—Tu ne me feras pas croire, dit mon grand-père, qu'on puisse aimer un chien autant qu'un enfant; moi aussi j'ai eu un caniche, un caniche qui valait bien le vôtre, sergent, soit dit sans offenser Fontenoy, sauf qu'il n'a fait d'autres prisonniers que la perruque du collecteur. Eh bien! un jour que j'avais l'avocat Page à dîner, il m'a emporté une tête de veau, et, le soir même, je l'ai fait passer sous la roue du moulin.