Attenant son château, il a pour promener ses rêveries un grand parc clos par un mur à chaux et à sable, de dix pieds de haut; mais d'abord s'il n'a pas de rêveries? et ensuite est-ce que la campagne qui n'est close que par l'horizon et qui appartient à tous, n'est pas aussi belle que son grand parc?

Au milieu dudit parc, un canal entretenu par un filet d'eau traîne ses eaux verdâtres et malades sur lesquelles se collent, comme des emplâtres, les larges feuilles du nénuphar; mais le fleuve qui se promène librement dans la pleine campagne, n'est-il pas plus clair et plus liquide que son canal?

Des dalhias de cent cinquante espèces différentes bardent ses allées, soit; je vous donne encore les quatre autres cents, ce qui fait cent cinquante-six espèces; mais le chemin ombragé d'ormes qui se glisse dans l'herbe comme un serpent, ne vaut-il pas bien ses allées? et les haies toutes festonnées de roses sauvages et toutes parsemées d'aubépines, les haies qui mêlent au vent leurs touffes de toutes couleurs et en jettent les fleurs sur le chemin, ne valent-elles pas bien ces dalhias dont l'horticulteur seul peut deviner le mérite!

Ledit parc lui appartient exclusivement, dites-vous? Vous vous trompez; il n'y a que l'acte d'acquisition enfermé dans son secrétaire dont il ait la propriété exclusive, et encore il faut pour cela que les tiques ne le lui mangent pas. Son parc lui appartient bien moins qu'aux oiseaux qui y font leurs nids, qu'aux lapins qui en broutent le serpolet, qu'aux insectes qui bruissent sous les feuilles. Son garde-champêtre peut-il empêcher que le serpent ne s'y roule entre les herbes ou que le crapaud ne s'y tapisse sous la mousse?

Le riche donne des fêtes; mais est-ce que les danses sous les vieux tilleuls de la promenade, au son de la musette, ne sont pas des fêtes?

Le riche a un équipage. Il a un équipage, le malheureux! mais il est donc cul-de-jatte ou paralysé. Voilà une femme qui porte un enfant sur ses bras tandis que l'autre gambade autour d'elle, court après les papillons et les fleurs. Lequel des deux marmots est dans la plus agréable situation? Un équipage! mais c'est une infirmité que vous avez; qu'une roue se casse à votre voiture, que votre cheval se déferre, et vous voilà boiteux. Ces grands seigneurs qui, sous Louis XIV, se faisaient mener au bal en litière: pauvres gens qui avaient des jambes pour danser et n'en avaient pas pour marcher, combien ils devaient souffrir de la fatigue de ceux qui les portaient! Aller en voiture, vous croyez que c'est une jouissance du riche; vous vous trompez: ce n'est qu'une servitude que sa vanité lui impose. S'il en était autrement, pourquoi ce monsieur ou cette dame, qui sont maigres comme un fagot d'épines et qu'un âne porterait surabondamment, feraient-ils atteler quatre chevaux à leur carrosse?

Pour moi, quand je suis sur la pelouse, dans la mousse jusqu'à la cheville du pied; quand je vais, les mains dans mes poches, au gré d'un beau chemin de traverse, rêvant et jetant derrière moi, comme un damné qui passe, les bleus flocons de ma pipe culottée, ou que je suis lentement, par un beau clair de lune, le chemin blanc que festonne d'un côté l'ombre des haies, je voudrais bien voir qu'on eût l'insolence de venir m'offrir une voiture!

À ces mots, mon oncle se réveilla.

—Quoi, dites-vous, votre oncle a rêvé cela et tout haut?

—Qu'a donc cela d'étonnant? Mme Georges Sand a bien fait rêver tout haut un chapitre d'un de ses romans au révérend père Spiridion. M. Golbéry n'a-t-il pas rêvé tout haut à la chambre, pendant une heure, d'une proposition sur le compte-rendu des débats parlementaires? Et nous-mêmes ne rêvons-nous pas depuis treize ans que nous avons fait une révolution? Quand mon oncle n'avait pas eu le temps de philosopher pendant le jour, par compensation, il philosophait en rêvant. Voilà comment j'explique le phénomène dont je viens de vous rapporter le résultat.