Ma grand'mère retourna la tête pour en référer à Benjamin; mais celui-ci avait disparu, fondu comme une boule de cire, escamoté, perdu comme un moucheron dans l'espace; personne ne pouvait lui en donner des nouvelles. Vous devez vous faire une idée du dépit que fit éprouver à ma grand'mère la disparition subite de Benjamin. Elle se dit qu'il ne méritait pas la peine qu'on prenait pour son bonheur; que son insouciance était incurable; que toujours il y croupirait: que c'était un marais aux eaux duquel on ne pouvait donner un cours. Elle eut un moment envie de l'abandonner à sa destinée, et même de ne plus lui plisser ses chemises; mais son caractère de reine l'emporta: elle avait commencé, il fallait qu'elle finît. Elle jura de retrouver Benjamin et de le conduire chez M. Minxit, dût-elle l'attacher à la queue de son âne. C'est par cette fermeté de résolution qu'on mène à leur fin les grandes entreprises.

Un petit paysan, qui gardait ses montons à l'embranchement des deux chemins, lui dit que l'homme rouge qu'elle avait perdu était descendu, il y avait à peu près un quart d'heurs, vers le village. Ma grand'mère poussa son âne dans cette direction, et tel était l'ascendant que lui donnait son indignation sur ce quadrupède, qu'il se mit à trotter de lui-même par pure déférence pour le cavalier, et comme s'il eût voulu rendre hommage à son grand caractère.

Le village de Moulot avait un air de mouvement tout à fait inusité; les Moulotats, ordinairement si rassis et au cerveau desquels il n'y a jamais plus de fermentation que dans un fromage à la crême, semblaient tous avoir le transport. Les paysans descendaient en toute hâte des coteaux voisins; les femmes et les enfants couraient en s'appelant les uns les autres; tous les rouets étaient délaissés et toutes les quenouilles chômaient. Ma grand'mère s'informa de la cause de ce mouvement; on lui dit que c'était le Juif-Errant qui venait d'arriver à Moulot et qui déjeunait sur la place. Elle comprit aussitôt que ce prétendu Juif-Errant n'était autre que Benjamin, et, en effet, elle ne tarda pas à l'apercevoir du haut de son âne au milieu d'un cercle de badauds.

Au-dessus de ce ruban mouvant de têtes noires et blanches, le pignon de son tricorne s'élevait avec une grande majesté, comme la flèche ardoisée d'une église au milieu des toits moussus d'un village. On lui avait dressé sur la place même une petite table où il s'était fait servir une demi-bouteille et un petit pain, et devant laquelle il allait et venait avec la gravité d'un grand sacrificateur, tantôt avalant une gorgée de vin blanc, tantôt rompant un morceau de son petit pain.

Ma grand'mère poussa son âne au milieu de la foule et se trouva bientôt au premier rang.

—Que fais-tu là, malheureux? dit-elle à mon oncle en lui montrant le poing.

—Vous le voyez, madame, j'erre; je suis Ahasverus, vulgairement dit le Juif-Errant. Comme j'ai beaucoup entendu parler dans mes voyages de la beauté de ce petit village et de l'amabilité de ses habitants, j'ai résolu d'y déjeuner. Puis, s'approchant d'elle, il lui dit à voix basse: Dans cinq minutes je vous suis; mais pas un mot de plus, je vous en prie, le mal serait irréparable; ces imbéciles seraient capables de m'assommer s'ils découvraient que je me moque d'eux.

L'éloge de Moulot que Benjamin avait trouvé moyen d'intercaler dans sa réponse à sa sœur, répara ou plutôt prévint l'échec que l'apostrophe imprudente de celle-ci devait lui faire essuyer, et un frémissement d'orgueil circula dans l'assemblée.

—M. le Juif-Errant, fit un paysan auquel il restait peut-être encore quelque doute, quelle est donc cette dame qui tout à l'heure vous montrait le poing?

—Mon bon ami, répondit mon oncle sans se déconcerter, c'est la sainte Vierge que Dieu m'a ordonné de conduire en pèlerinage à Jérusalem sur cette bourrique. Elle est bonne femme au fond, mais un peu diseuse; elle est de mauvaise humeur parce que ce matin elle a perdu son chapelet.