—Très-bien! dit mon oncle, dont la figure s'illumina, et avez-vous appelé quelqu'un?
—Nous avons envoyé chercher M. Arnout, qui a déclaré que c'était une attaque de paralysie.
—On ne peut mieux. Je vois que le docteur Arnout connaît la paralysie comme s'il l'avait inventée; et que vous a-t-il ordonné?
—Cette drogue qui est dans cette fiole.
Mon oncle ayant examiné la drogue, reconnut que c'était de l'émétique, et jeta la fiole par la rue. Son assurance produisit un excellent effet.
—Je vois bien, monsieur le Juif, dit la bonne femme, que vous êtes capable de faire le miracle que nous vous demandons.
—Des miracles comme celui-là, répondit Benjamin, j'en ferais cent par jour si j'en étais fourni.
Il se fit apporter une cuiller de fer, et en enveloppa l'extrémité de plusieurs bandes de linge fin; il introduisit cet instrument improvisé dans la bouche du patient, souleva la mâchoire supérieure, qui avait enjambé sur la mâchoire inférieure, et la remit en son lieu et place; car ce Moulotat n'avait pour toute maladie que la mâchoire détraquée, ce que mon oncle, avec son coup d'œil gris qui s'enfonçait comme un clou dans chaque chose, avait reconnu de suite. Le paralysé du matin déclara qu'il était complétement guéri, et il se mit à manger, comme un forcené, d'une soupe aux choux préparée pour le dîner de la famille.
Le bruit se répandit dans la foule, avec la rapidité de l'éclair, que le père Pintot mangeait la soupe aux choux. Les malades et tous ceux dont la nature avait un tant soit peu altéré les formes imploraient la protection de mon oncle. La mère Pintot, toute fière de ce que le miracle avait eu lieu dans sa famille, présenta à mon oncle, pour l'aplanir, un de ses cousins qui avait l'épaule gauche comme un jambon, mais mon oncle, qui ne voulait plus compromettre sa réputation, lui répondit que tout ce qu'il pouvait c'était de faire passer la bosse de l'épaule gauche dans l'épaule droite; que, du reste, c'était un miracle fort douloureux, et que sur dix bossus de l'espèce commune, il s'en trouvait à peine deux qui eussent la force de le supporter. Alors il déclara aux habitants de Moulot qu'il était désolé de ne pouvoir rester plus longtemps avec eux, mais qu'il n'osait faire attendre davantage la sainte Vierge; et il alla rejoindre sa sœur, qui se chauffait les pieds dans le cabaret de la place et avait eu le temps de faire manger un picotin à sa bourrique.
Mon oncle et ma grand'mère eurent la plus grande peine à se débarrasser de la foule, et on sonna la cloche tant qu'on put les apercevoir sur la route. Ma grand'mère ne gronda pas Benjamin; elle était, au demeurant, plus satisfaite que contrariée: la manière dont Benjamin s'était tiré de cette épreuve difficile flattait son orgueil de sœur, et elle se disait qu'un homme comme Benjamin valait bien Mlle Minxit, même avec deux ou trois mille francs de rente par-dessus le marché.