—Sans doute, ma chère sœur, je crois à Jésus-Christ. J'y crois d'autant plus fermement que sans croire à la divinité de Jésus-Christ on ne peut croire à l'existence de Dieu; que les seules preuves qu'il y ait de l'existence de Dieu, ce sont les miracles de Jésus-Christ. Mais, fichtre! cela ne m'empêche pas de croire au Juif-Errant, ou, pour mieux dire, voulez-vous que je vous explique ce que c'est, pour moi, que le Juif-Errant?

Le Juif-Errant, c'est l'effigie du peuple juif, crayonnée par quelque poète inconnu d'entre le peuple, sur les murs d'une chaumière. Ce mythe est si frappant qu'il faudrait être aveugle pour ne pas le reconnaître.

Le Juif-Errant n'a point de toit, point de foyer, point de domicile légal et politique: le peuple juif n'a point de patrie.

Le Juif-Errant est obligé de marcher sans s'arrêter, sans prendre haleine, ce qui doit être très-fatigant pour lui avec des bottes à l'écuyère. Il a déjà fait sept fois le tour du monde. Le peuple juif n'est établi nulle part d'une manière fixe; il demeure partout sous des tentes; il va et vient incessamment comme les flots de l'Océan, et lui aussi, comme une écume qui flotte à la surface des nations, comme un fétu emporté par le cours de la civilisation, a déjà fait bien des fois le tour du monde.

Le Juif-Errant a toujours cinq sous dans sa poche. Le peuple juif, ruiné sans cesse par les exactions de la noblesse féodale et par les confiscations des rois, revenait toujours, comme un liége qui du fond de l'eau remonte à sa surface, à une situation prospère. Son opulence repoussait d'elle-même.

Le Juif-Errant ne peut dépenser que cinq sous à la fois. Le peuple juif, obligé de dissimuler ses richesses, est devenu chiche et parcimonieux: il dépense peu.

Le supplice du Juif-Errant durera toujours. Le peuple juif ne peut pas plus se réunir en corps de nation que les cendres d'un chêne frappé par la foudre ne peuvent se réunir en arbres: il est dispersé jusqu'à la consommation des siècles à la surface de la terre.

À sérieusement parler, c'est sans doute une superstition de croire au Juif-Errant; mais je vous dirai ce qui est dit dans l'Évangile: Que celui qui est exempt de toute superstition jette aux habitants de Moulot le premier sarcasme! Le fait est que nous sommes tous superstitieux, les uns plus, les autres moins, et souvent celui qui a une loupe sur l'oreille, grosse comme une pomme de terre, se gausse de celui qui a un poireau au menton.

Il n'y a pas deux chrétiens qui aient les mêmes croyances, qui admettent et rejettent les mêmes choses. L'un fait maigre le vendredi et ne va pas aux offices; l'autre va aux offices et met le pot au feu le vendredi; cette dame se moque du vendredi comme du dimanche, et se croirait damnée si elle n'était pas mariée à l'église.

Soit la religion une bête à sept cornes. Celui qui ne croit qu'à six de ses cornes se moque de celui qui croit à la septième; celui qui ne lui accorde que cinq cornes se moque de celui qui lui en reconnaît six. Le déiste survient qui se moque de tous ceux qui croient que la religion a des cornes, et enfin passe l'athée, qui se moque de tous les autres; et, pourtant, l'athée croit à Cagliostro et se fait tirer les cartes. En définitive, il n'y a qu'un homme qui ne soit pas superstitieux, c'est celui qui ne croit qu'à ce qui lui est démontré.