—Insolent! dit le gros intendant joufflu, ne voyez-vous pas que vous manquez de respect à monseigneur de la manière la plus scandaleuse? Si j'étais à sa place, il y a longtemps que je vous aurais bâtonné.

—Mon ami, répondit Benjamin, mêlez-vous de vos chiffres. Votre seigneur vous paie pour le voler et non pour lui donner des conseils.

En ce moment un garde-chasse passa derrière mon oncle, et d'un revers de main lui enleva son tricorne, qui tomba dans la boue. Benjamin était d'une force musculaire peu commune: il se retourne, le garde avait encore aux lèvres le gros sourire qu'y avait fait épanouir son espièglerie. Mon oncle, d'un coup de son poing de fer, envoie l'homme à la banderolle moitié dans le fossé, moitié dans la haie qui abordait la route. Les camarades de celui-ci voulaient le tirer de la position amphibie dans laquelle il se trouvait engagé; mais M. de Cambyse s'y opposa.—Il faut, dit-il, que le drôle apprenne que le droit d'insolence n'appartient pas aux vilains.

Au fait, je ne conçois pas mon oncle, ordinairement si philosophe, de n'avoir pas cédé de bonne grâce à la nécessité. Je sais bien que c'est vexant pour un fier citoyen du peuple, qui sent ce qu'il vaut, d'être obligé de saluer un marquis. Mais quand nous sommes sous le coup de la force, notre libre arbitre est supprimé; ce n'est plus une action qui se fait, c'est un résultat qui se produit. Nous ne sommes plus qu'une machine qui n'est point responsable de ses actes; l'homme qui nous fait violence est le seul auquel on puisse reprocher ce qu'il y a de honteux ou de coupable dans notre action. Aussi ai-je toujours regardé comme une obstination peu digne d'être canonisée la résistance invincible des martyrs à leurs persécuteurs. Vous voulez, vous, Antiochus, me jeter dans l'huile bouillante si je refuse de manger de la viande de porc? Je dois vous faire d'abord observer qu'on ne fait pas frire un homme comme un goujon; mais si vous persistez dans vos exigences, je mange votre ragoût, et même je le mange avec plaisir s'il est bien accommodé; car c'est à vous, à vous seul, Antiochus, que la digestion en sera funeste. Vous, monsieur de Cambyse, vous exigez, votre fusil sur ma poitrine, que je vous salue? Eh bien! marquis, j'ai l'honneur de vous saluer. Je sais bien qu'après cette formalité vous n'en vaudrez pas plus et que je n'en vaudrai pas moins. Il n'y a qu'un cas où nous devons, quelque chose qu'il arrive, nous roidir contre la force: c'est quand ou veut nous forcer de commettre un acte préjudiciable à la nation; car nous n'avons pas le droit de faire passer notre intérêt personnel avant l'intérêt public.

Mais enfin, telle n'était pas l'opinion de mon oncle: comme il se tenait ferme dans son refus, M. de Cambyse le fit saisir par ses valets et ordonna qu'on retournât au château. Benjamin, tiré par devant et poussé par derrière, empêtré dans son épée, protestait cependant de toute sa force contre la violence qu'on lui faisait subir, et trouvait moyen de distribuer à droite et à gauche quelques bourrades. Il y avait bien dans les champs voisins des paysans qui travaillaient: mon oncle les appela à son secours; mais ils se gardèrent bien de faire droit à ses interpellations, et même ils rirent de son martyre pour faire leur cour au marquis.

Quand on fut arrivé dans la cour du château, M. de Cambyse ordonna qu'on fermât la porte. Il fit appeler tous ses gens au son de la cloche; on apporta deux fauteuils, un pour lui et un pour son intendant, et il commença avec cet homme un semblant de délibération sur le sort de mon pauvre oncle. Lui, devant cette parodie de justice, se tenait toujours fier, et même il avait conservé son air dédaigneux et goguenard.

Le brave intendant opina à vingt-cinq coups de fouet et quarante-huit heures de cachot dans le vieux donjon; mais le marquis était de bonne humeur; il avait même, à ce qu'il paraît, une pointe de sillery dans la tête.

—As-tu quelque chose à alléguer pour ta défense? dit-il à Benjamin.

—Viens avec moi, répondit celui-ci, avec ton épée, à trente pas de ton château, et je te ferai connaître mes moyens de défense.

Alors le marquis se leva et dit: