Ses rêveries furent interrompues par Colby qui lui cria d’en bas :

« Hé, regarde ! Voilà Charlie qui vient tout seul. Je croyais que Tout-Petit était avec lui. »

Bob regarda au pied de la colline, là où s’arrêtait la route et vit que Colby avait raison. Teroa montait lentement vers le réservoir. À cette distance il était difficile de distinguer l’expression de son visage, mais Bob était cependant certain, à son allure lente et hésitante, qu’il avait vu le docteur. Les lèvres de Bob se serrèrent et il sentit un vague remords le parcourir. L’espace d’un moment, il songea à quitter son échelle et à disparaître. Il parvint à vaincre son premier mouvement et resta là à attendre.

Teroa était assez près maintenant. Son visage semblait vide de toute expression, ce qui surprenait d’autant plus qu’en général il rayonnait de bonne humeur. Il répondit à peine aux bonjours que lui lancèrent ses camarades et deux ou trois d’entre eux, se rendant compte que quelque chose n’allait pas, eurent le tact de ne se livrer à aucun commentaire. Mais le mot tact était inconnu de Rice.

Le jeune garçon travaillant à une trentaine de mètres plus bas que l’échelle de Bob, s’affairait toujours à dresser des étais en se servant d’une énorme masse qui paraissait ridiculement grosse aux mains de Rice, demeuré assez chétif pour son âge. Dès qu’il aperçut Teroa, il lui lança :

« Salut, Charlie, tu es paré pour ton voyage au long cours ? »

Le visage de Charles Teroa demeura sans expression et il répondit d’une voix blanche : « Je ne pars plus.

— Pourquoi ? Il n’y avait pas assez de lits à bord ? » La plaisanterie était cruelle et Rice la regretta dès qu’elle eut franchi ses lèvres, car au fond c’était un bon garçon qui aimait bien ses camarades. Il n’eut le temps ni de se reprendre, ni de s’excuser.

Comme Bob le pensait, Teroa venait de voir le docteur Seever. Depuis des mois le jeune garçon avait désiré la place qu’on lui offrait et il préparait son départ depuis huit jours. Le pire était qu’il l’avait annoncé à tout le monde. En lui déclarant qu’il devait attendre le prochain voyage pour partir, le médecin lui avait porté un coup terrible. Il ne parvenait pas à trouver une raison à cette décision et s’était promené sans but pendant une heure après avoir quitté le cabinet du docteur. Sans penser où il allait, il s’était dirigé vers le chantier de construction. S’il s’était rendu compte de l’endroit où le menaient ses pas, il aurait certainement rebroussé chemin pour éviter de se trouver en face de la foule des travailleurs et des enfants qui se rassemblaient toujours là-bas. Dans l’état d’esprit où il se trouvait, il voulait certainement ne voir personne. Plus il y songeait, plus la décision du docteur lui semblait injuste, et une sourde colère le travaillait. Toute question de tact ou de courtoisie mise à part, la plaisanterie de Rice tombait très mal.

Charles Teroa ne prit pas le temps de réfléchir. Il se trouvait à un mètre ou deux de Rice et sa réaction fut immédiate : il bondit en avant et frappa.