Normalement, son interlocuteur aurait dû être impressionné par les paroles du Chasseur, mais la dernière phrase parut au contraire l’amuser beaucoup et il demanda :

« Tu veux me détruire ? Je serais curieux de savoir par quel moyen tu comptes y parvenir ? Tu n’as en ta possession aucun élément qui puisse m’obliger à quitter ce corps, et aucun moyen de t’en procurer ou même d’essayer. Te connaissant comme je te connais, tu n’envisageras même pas la possibilité de faire disparaître mon hôte pour m’avoir. Je tiens à te faire remarquer tout de suite que je n’aurai pas les mêmes scrupules envers le tien. J’ai l’impression, Chasseur, que tu as commis une grosse erreur en me découvrant. Avant cela je n’étais même pas sûr de ta présence sur la même planète que moi. Mais, maintenant, je sais que tu es là, coupé de toutes communications avec notre ancien monde et sans espoir de recevoir aucun secours. Personnellement, je me considère suffisamment à l’abri, mais je te conseille de faire attention à toi.

— Je me rends compte que rien de ce que je pourrai dire, ne te fera changer d’avis et je préfère m’en aller », répondit le Chasseur.

Sans autre commentaire il se retira, et en quelques minutes se glissa jusqu’à la chambre de Bob. Un moment, il avait espéré que M. Kinnaird s’éveillerait, mais à la réflexion il n’en aurait guère tiré d’avantages, car il n’était pas sûr que le père de Bob eût compris tout de suite ce qu’il devait faire.

Le Chasseur était furieux de s’être laissé prendre ainsi. Dès qu’il avait eu l’impression que M. Kinnaird était l’hôte du fugitif, il avait été certain que l’accident de l’appontement provenait de l’intervention volontaire du Criminel qui avait agi sur la vue et les mouvements de son hôte. Il pouvait donc en conclure que le secret de Bob avait été percé à jour et le plan du docteur ne faisait même pas allusion à M. Kinnaird. Il venait d’apprendre qu’il s’était trompé sur toute la ligne. Le Criminel n’avait, selon toute apparence, aucun soupçon sur l’endroit où se cachait le Chasseur, et à présent celui-ci avait donné assez de renseignements au fugitif pour qu’il devinât aisément qui était la créature humaine qui lui servait d’hôte. À présent il ne pouvait même plus abandonner Bob l’espace d’une minute, car le Criminel profiterait de la moindre possibilité. Le Chasseur se devait de demeurer avec le jeune garçon qu’il avait mis en danger afin de le protéger dans toute la mesure du possible.

Tout en rentrant dans le corps de Bob, toujours endormi, le Chasseur se demandait s’il devait mettre le garçon au courant de la situation et l’avertir des dangers qu’il courait. Les deux positions présentaient des avantages. En effet, le fait de savoir que son père était impliqué dans cette affaire pouvait ralentir sérieusement les ardeurs de Bob, mais d’un autre côté en le laissant dans l’ignorance il pouvait très bien ne pas se donner toute la peine nécessaire pour mener à bien leur tâche. Dans l’ensemble le Chasseur penchait plutôt pour tout raconter à son hôte et il se reposa dans un état voisin du sommeil avec cette idée en tête.

Bob prit très bien la nouvelle. Il fut, naturellement, surpris et ennuyé, bien que son inquiétude semblât plutôt s’appliquer à son père qu’à lui-même. Il avait l’esprit assez rapide pour comprendre la situation où se trouvait le Chasseur et il ne lui en voulut pas de lui avoir tout raconté. Il fut également d’accord sur la nécessité d’agir très vite et souleva même une question que le Chasseur n’avait pas envisagée : la possibilité pour leur ennemi de quitter le corps en pleine nuit. Bob fit remarquer alors qu’il ne saurait jamais d’une façon très précise qui de son père ou de sa mère abriterait le criminel.

« Je ne pense pas que cette question doive nous préoccuper beaucoup, dit le Chasseur. Tout d’abord notre fugitif se croit beaucoup trop en sûreté pour se donner la peine de changer d’hôte et d’autre part, s’il le faisait, il serait très facile de s’en apercevoir. Votre père, brusquement privé de la protection dont il jouit depuis des mois, ne manquerait pas de remarquer qu’il n’est plus à l’abri de rien, s’il continuait à être aussi imprudent.

— Vous ne m’avez toujours pas dit comment vous êtes parvenu à remarquer papa parmi les suspects possibles.

— C’est pourtant assez simple et cela découle tout naturellement de la ligne de raisonnement que j’avais ébauchée devant vous. Nous savons que notre fugitif a pris pied sur les rochers. Le signe le plus proche de civilisation était représenté par l’un des réservoirs à peine distant d’une centaine de mètres. Il devait, évidemment, avoir nagé jusque-là, c’est ce que je n’aurais pas manqué de faire dans un tel cas. Les seules personnes à visiter régulièrement les réservoirs, sont, comme vous le savez, les conducteurs des barges qui emmènent les résidus servant d’engrais.