— Oui, je vous revois dans la salle, sous votre blouse, le stéthoscope à la main, parlant de bruits extra-cardiaques ou d’insuffisance mitrale… Ma petite Dina, vous avez changé !…

— Dieu merci !… Ça n’était pas drôle, ce temps-là, vous savez.

Thérèse demanda :

— Alors, vous ne regrettez rien ? Vous n’éprouvez pas un immense désœuvrement, la sensation d’un vide ?

— Comment, ma chère ! mais c’était naguère que le vide existait dans ma vie. Maintenant tout est comblé. Je suis heureuse, pleinement satisfaite, et pas désœuvrée du tout, je vous assure : tenez, depuis ce matin je n’ai pas eu le temps de m’habiller !

— Oui, dit Thérèse, mais quelle différence aussi entre vos occupations actuelles et celles d’autrefois ! Il me semble que l’existence a dû perdre pour vous une partie de son charme, de son intérêt.

— Et mon mari ? s’écria la jeune femme, et mon enfant ? n’ai-je pas là des intérêts assez puissants pour me faire aimer l’existence ? Certes, je mordais bien à mon métier ; il m’amusait, à la fin, et je m’y donnais toute. C’était guérir surtout qui me paraissait beau ; guérir les pauvres vieillards, leur accorder quelques années de délai ; guérir les enfants, les rendre sains, forts, aptes au bonheur. Et aussi déchiffrer les maladies comme des rébus, pénétrer la physiologie, la chimie humaine ; et ces abominables ennemis de notre race, les infiniment petits qui nous dévastent, les étudier pour savoir les déjouer un jour, apporter enfin sa modeste contribution au grand labeur médical : tout cela c’était très bon. Mais aimer son mari, se consacrer à son bonheur, lui faire une maison et une famille, c’est meilleur. Le métier, voyez-vous, c’est un moyen, mais pas une raison d’être. Il vous suffit tant qu’on est jeune fille, parce qu’alors on n’a rien de mieux à faire ; mais, après, on est pris par des sentiments si forts !… Ah ! ma chère, je serais bien étonnée que, plus d’une fois, vous-même n’ayez pas eu envie de jeter au feu vos parchemins de doctoresse.

— Je crois que je ne le pourrais jamais, fit Thérèse troublée. J’aurais trop peur de l’ennui.

— L’ennui !

Et Dina éclata de rire. Pour détromper Thérèse, elle conta l’emploi de ses journées. Les soins de sa petite l’occupaient fort longtemps, chaque matinée : car, ajoutait-elle, il serait inadmissible qu’une doctoresse manquée n’appliquât pas, au moins, les règles de l’hygiène dans l’éducation de ses enfants. C’étaient tour à tour les bains, les douches, les massages, la gymnastique élémentaire ; elle voulait que sa Sonia fût une belle et saine fille. Ensuite elle mettait la main à la pâte, aidait les servantes dans leur travail, savait au besoin frotter un meuble :