Elle disparut, revint au bout d’une minute, suivie de sa femme de chambre qui portait un plateau garni d’une collation : bouillon froid, vin sucré, petits fours. Avec timidité elle lui proposa de se rafraîchir. Mais il accepta presque vivement, avoua qu’il souffrait précisément de la faim, ayant, ce jour-là, fort mal déjeuné en l’absence de sa femme. Complaisamment elle le regardait manger ; puis, comme il achevait ce goûter, elle lui dit en baissant la voix d’un air secret :
— Madame Guéméné doit être fort occupée, n’est-ce pas ?
— Oui, fort occupée…
Il n’en dit pas davantage, et ce fut très poignant par la tristesse qui était en lui et que la subtile femme devina. Il détourna les yeux : elle l’observait en le plaignant. Elle se l’imaginait manquant de soins, d’attentions, de prévenances, de tendresse, près de la doctoresse imposante qu’elle n’aimait pas. Elle se souvenait aussi du dévouement qu’il avait montré près de Jourdeaux, près du petit André, et, par reconnaissance, elle aurait voulu le voir très heureux, inondé de joies, adoré.
Une fois réconforté, Guéméné s’attarda. Ils tinrent tous deux des propos coupés, indifférents, interrompus par des silences. Le petit garçon jouait sans bruit dans ses oreillers. Le soleil couchant frappait la vitre. Des bruits divers annonçant les apprêts du dîner venaient ici des appartements voisins, dont les cuisines ouvraient sur la même cour intérieure ; des odeurs de potages et de sauces se répandaient dans l’air. La chambre de madame Jourdeaux était ornée de tentures orange, dont les reflets avaient pour les yeux une singulière douceur. Une pendulette dorée, de style Empire, battait son tic tac d’insecte sur la commode. Des tiges de lis garnissaient un vase blanc. Il régnait dans la pièce une paix voluptueuse.
Lorsque Guéméné revint, le lendemain, le goûter tout servi l’attendait près de sa place familière. Il sourit, s’excusa, déclara ne pas vouloir de telles habitudes. Il s’attabla cependant, saisi d’un bien-être soudain, savourant ces friandises sensuellement, avec son bel appétit d’homme jeune, aux côtés de cette femme si sympathique qui demeurait debout en surveillant son petit repas.
Cette collation, préparée maintenant chaque après-midi pour le docteur, prit bientôt dans l’esprit inoccupé de madame Jourdeaux une importance extraordinaire. D’abord elle voulut varier les vins, les gâteaux, remplacer le bouillon par du thé, puis par du chocolat, inaugurer des crèmes froides, des gelées, des confitures. Tous ses besoins de dévouement, développés, nourris, excités si longtemps par la misère de son mari, inassouvis désormais et sans objet, se portèrent vers cette jouissance légère qu’elle offrait, comme un minimum de prévenance, à celui qu’elle aurait voulu combler. Souvent elle sortait le matin, flânait dans les grandes épiceries, cherchait des fruits de choix, éprouvait une satisfaction à les payer très cher. Parfois elle confectionnait elle-même des pâtisseries dont elle trouvait les recettes dans son journal de modes. La nuit, quand elle se réveillait, elle se demandait souvent : « Que servirai-je demain au docteur ? »
Lui cependant ne soupçonnait guère les attentions, les soucis délicats, les rêves mêmes, flottant autour de ce guéridon léger qui lui apparaissait chaque jour, tout dressé, tel que si la charmante femme n’avait eu pour le créer qu’à donner un coup de la baguette des fées. Peu accoutumé chez lui à de telles gâteries, il mangeait en gourmand, sans trop songer même, le plus souvent, à complimenter madame Jourdeaux qui attendait un mot flatteur et devait se contenter du plaisir qu’elle lui voyait. Mais, au bout d’une dizaine de jours, le petit André fut rétabli, se leva, sortit, reprit sa bonne mine.
— Je n’ai plus besoin de revenir, dit Guéméné, voilà l’enfant tiré d’affaire.
— Alors, demanda-t-elle un peu troublée, où goûterez-vous désormais ?