Tout ce monde s’inquiétait de la nomination d’une femme à la fonction de médecin d’hôpital, fait sans précédent. Les uns récriminaient fort. Artout était d’avis de chercher à la « coller » par tous les moyens possibles. Boussard demeurait flegmatique : personne ne pouvait deviner sa pensée. Herlinge soutenait qu’on devait se conformer à l’usage, et examiner cette femme en toute impartialité, comme on eût fait pour un homme. C’était ce qu’il affirmait quand, ses yeux rencontrant sa fille, son visage s’éclaira et il sourit.

— Te voilà ici, mignonne ! tu as voulu assister à l’examen de madame Boisselière… Ah ! si elle tient jusqu’au bout, comme on y compte, ce sera un beau succès pour votre cause.

— Je ne suis pas venue pour cela, père ; j’ai à vous dire un mot : le temps m’a manqué pour aller avenue Victor-Hugo, j’ai pensé qu’ici…

— C’est bon, c’est bon. Je suis à toi. Une minute…

Frêle, vif, nerveux plus que jamais, il cherchait maintenant l’interne de ce service pour une visite sommaire des cas à étudier avec les candidats. Il pénétra dans la salle. Par la porte vitrée on vit sa petite et maigre silhouette blanche, coiffée de la toque noire, suivre l’alignement des lits. Sur le palier où étaient demeurés tous les autres, la discussion reprit, et soudain s’arrêta net, interrompue par l’arrivée de deux femmes vêtues de noir qui gravissaient l’escalier. C’était la doctoresse Lancelevée accompagnant son amie mademoiselle Boisselière.

Celle-ci, une grande femme d’au moins quarante-cinq ans, portait sur ses cheveux coupés court un chapeau de voyage rappelant les modes masculines. Un faux col blanc l’étranglait. Une cravate d’homme, dite régate, tombait sur sa large poitrine. C’était une vieille fille plus déterminée qu’on ne l’eût aimé, avec de forts traits virils et une lèvre ombrée qui complétait merveilleusement sa physionomie.

Les « célèbres confrères » vinrent au-devant d’elle avec une courtoisie très marquée. Boussard, apercevant sa maîtresse, lui sourit de ce sourire triste et aimant que Thérèse lui avait vu en Suisse. Ils se rapprochèrent, se serrèrent la main ; elle murmura furtivement :

— Aujourd’hui je n’ai pas une minute à moi. Voulez-vous déjeuner demain ? Je n’ai pas de consultation.

Thérèse, très avertie, entendit seule cette phrase dont elle mesura toute la portée sur le malheureux amant qui l’écoutait, mélancolique. Elle aimait bien son maître, dont elle disait toujours, dans son admiration très simple d’élève : « Mon grand Boussard ». Elle fut révoltée de le voir souffrir, sans foyer, sans famille, aux ordres de cette femme qui ne répondait à sa passionnée tendresse qu’en lui distillant, capricieusement, quelques gouttes de bonheur. Alors une idée lui vint. Fière de son sacrifice dont elle sentait tout à coup l’impérieuse nécessité, elle décida de le publier ici même, en pleine réunion médicale, non pas comme une désertion qu’on avoue, mais comme une victoire dont on se glorifie. Il lui plut de proclamer le triomphe de son cœur sur son cerveau, à la face de cette Lancelevée qui, entre l’impossible vie conjugale et ce même sacrifice, avait choisi le moyen terme de l’union libre : le plaisir dans l’amour dépourvu de devoirs.

A cette minute, le docteur Herlinge sortait de la salle suivi de l’interne. Il était en blouse et en tablier. Artout portait une redingote, Boussard un veston ; Durand-Blondet, en manches de chemise, tenait sa blouse sur son bras. Les jeunes médecins, à voix basse, causaient à l’écart de Marie Boisselière, cette ancienne institutrice sans le sou, venue de Bordeaux à vingt ans, peinant à donner ses leçons, et s’avisant, un jour, de faire sa médecine pour sortir de sa médiocrité misérable. Elle portait dans son crâne, solide comme celui d’un homme, un cerveau masculin. Ses études avaient rondement marché. Ç’avait été l’une des premières internes des hôpitaux de Paris. Établie, elle avait vite forcé le succès. Thérèse l’observait à la dérobée. A sa structure virile, à sa franche laideur, à son évident désir de se masculiniser, on devinait que l’amour n’avait guère embarrassé sa carrière de cérébrale. Elle était de celles qui doivent vivre seules, ne compter que sur soi, sans espoir de rencontrer jamais le mari qui assure l’existence. Et Thérèse pensait, dans une douceur secrète de bonté, de solidarité, à la compensation magnifique que la carrière médicale, largement ouverte aux femmes, serait désormais pour ces sœurs isolées, délaissées et malheureuses.