Puis il sonna. L’appartement, lorsqu’on lui ouvrit, s’offrait obscur comme un sépulcre. La chambre de madame Guéméné se trouvait au fond du vestibule. Sur la pointe du pied, il entra.

Deux candélabres d’argent, garnis de bougies, brasillaient sur une table voisine du lit. La morte, avec ses fins doigts de cire croisés sur un crucifix, en était illuminée. Des vapeurs de phénol flottaient dans l’air. Au chevet, immobile dans un fauteuil le dos tourné à la porte, un homme veillait. Il ne bougea point pour voir qui entrait, mais Fernand reconnut le veuf et eut, pour la première fois, la perception nette de ce qu’endurait son malheureux parent.

Les yeux secs, le corps droit, comme insensible, les deux mains à l’appui du siège, il regardait sa femme morte. Il devait être là depuis longtemps, depuis la veille sans doute, depuis l’heure du dernier soupir, et il n’avait pas détaché les yeux du cadavre. Son souffle paraissait seulement un peu plus fort que de coutume.

Le jeune homme lui posa doucement la main sur le bras. Alors Eugène Guéméné tressaillit et reconnut son neveu ; sans desserrer les lèvres, il fit de la tête un signe affectueux et reprit sa contemplation.

— Mon pauvre oncle ! mon pauvre oncle ! balbutia Fernand.

Et, fasciné par la morte, lui aussi ne vit bientôt plus qu’elle. Ses longs cheveux blanchissants, que le mari sans doute avait maladroitement nattés, retombaient d’un côté, en masse, sur la tempe froide et polie comme un marbre. Dans la face ensommeillée, un crayon noir semblait avoir dessiné les traits, d’un tracé large et brutal. Les narines étaient béantes. La beauté de ce visage mourait à son tour, lentement, comme un portrait qui s’efface.

« Qu’êtes-vous devenue, belle tantine ? pensait le jeune homme angoissé, où êtes-vous allée ?… Qu’y a-t-il de commun entre votre personne charmante, aux séductions incomparables, et cette triste forme que je vois ? ».

Et il ne se lassait pas de regarder cette rigide statue qu’avaient animée tant de passion, tant de gaieté, tant d’esprit, qui emporterait dans le cercueil tant de caresses et de baisers, et le secret de l’ineffable extase dont, douze années durant, elle avait enivré un homme. Mais Fernand, comme ceux que le deuil n’atteint pas dans leurs forces vives, acceptait déjà la mort, et ne voyait plus dans ce lit qu’une dépouille. Le pauvre amant, lui, s’obstinait à y retrouver sa compagne et il demeurait là, pour se repaître de cette vue jusqu’au bout.

Hypnotisé, ardent, mystérieux, il dévorait encore du regard ce qui bientôt lui serait ôté pour toujours. C’était un homme élégant et fin ; des cheveux gris, taillés en brosse, découvraient son front large ; ses moustaches brunes s’argentaient vers les pointes. Il semblait que le souverain amour qui avait rempli sa vie lui eût laissé un air de douceur grave et rêveuse, la marque d’une intense vie intérieure.

Son silence, pourtant, inquiéta son neveu ; les larmes eussent été moins impressionnantes que ce coma. Fernand voulut les provoquer.