Ce flot de paroles passionnées disait l’état de crise passagère où sa douleur s’anesthésiait elle-même à force d’intensité ; mais bientôt il se tut. L’effrayant silence reprit dans le crépuscule de la chambre ; les bougies s’usaient lentement ; leurs flammes s’allongeaient en de courtes vibrations ; des fleurs exhalaient leur parfum ; dans l’air une mouche invisible et sinistre bourdonnait. Les deux hommes respiraient et souffraient, tandis que la morte inexorable refusait de communier à la vie ambiante. On entendait aussi le frêle battement de la pendule qui mesurait, seconde par seconde, rigoureusement, les heures de la présence funèbre.

Fernand Guéméné tout à coup éprouva une gêne de s’attarder en tiers dans ce tête-à-tête suprême des deux amants. Quoi ! il eût été importun et indiscret de se mêler à l’intimité sacrée du premier jour d’union, alors que devant les époux s’amoncelaient, radieuses, les joies promises, et, le dernier jour venu, la part des joies épuisées, il pourrait sans indélicatesse violer les brefs instants de l’intimité mortuaire ?…

A pas de loup, il s’écarta du lit, gagna la porte, presque honteux d’être là. Sans bruit, il sortit.

Dans le vestibule, où régnait une pénombre, la vieille femme de chambre, qui l’avait connu enfant, l’arrêta au passage :

— Ah ! monsieur Fernand ! quelle perte ! quelle perte !

Les larmes coulaient dans les rides de son visage fripé. Elle portait la coiffe de Quimper, semblable à un hennin tronqué, avec deux brides de batiste flottant sur le dos. Les mille fronces de sa jupe faisaient un bourrelet autour de son corps plat, aux hanches maigres. Elle tenait à la main, les goulots passés entre les cinq doigts, une série de fioles pharmaceutiques.

— C’est le malheureux monsieur qui me fait peur maintenant ! Aussi je jette aux ordures toutes ces drogues qui sont peut-être poison. Bien sûr que, lorsqu’on enlèvera madame, il va devenir fou. Sainte Vierge ! il est capable de se détruire, monsieur Fernand ! Le bon Dieu aurait dû avoir la pitié de les prendre tous les deux, plutôt que de séparer des personnes qui s’aimaient tant. Des ménages pareils, on n’en voit pas tous les jours. Une servante sait bien des choses, comme de juste… Le lendemain des noces, c’est moi qui ai porté à Monsieur et à Madame le chocolat dans leur lit. Ah ! qu’ils étaient beaux, tous les deux ! Moi, je n’osais pas regarder ma jeune dame : je pose le plateau du déjeuner sur la table et je veux me sauver, mais elle me rappelle pour relever les rideaux, et la voilà qui fait avec moi un brin de causette. Je vous le jure, monsieur Fernand, elle était rose et tranquille comme une demoiselle qui aurait fait la veille sa première communion, si ce n’est que, quand elle regardait Monsieur, il lui venait une douceur dans les yeux, et elle souriait, et elle était plus belle… Ah ! Sainte Vierge ! dix ans après, quand on me sonnait le matin pour l’eau chaude, ou le feu à faire, c’était tout comme, sauf que les cheveux de Madame devenaient gris, et que Monsieur ne se gênait plus devant moi pour embrasser ses jolis bras nus. Ils étaient toujours comme des mariés d’hier. Puis, le malheur de cette maladie est arrivé, ils ont fait deux lits. Ah ! ça n’a pas rompu leur amitié, comme on le dit quelquefois, monsieur Fernand. Je l’ai souvent trouvé à genoux, vous entendez, à genoux devant elle, comme si c’était la sainte Vierge ; et, du matin au soir, il ne la quittait pas des yeux. Dire que maintenant, c’est fini, fini… qu’il ne la verra plus !…

Ses larmes redoublaient. Elle les essuya, disant d’une voix entrecoupée :

— Et qu’est-ce que je ferai, une pauvre bourrique comme moi, si Monsieur veut se détruire ?… Est-ce que je suis assez savante pour lui trouver des consolations ?… Je lui parlerais bien du bon Dieu, mais… on n’ose pas…

— Rassurez-vous, Marianne, dit le jeune homme, il est bien courageux, il a plus de force que vous ne croyez.