— Je désirais beaucoup, dit Guéméné fermement, faire ce voyage avec vous ; maintenant, vous déciderez.

On servit des fruits glacés ; Thérèse, en les coupant du bout de sa fourchette, reprenait :

— Faut-il vous avouer mon rêve ?… Eh bien, ce serait de rester gentiment ici, de commencer tout de suite notre vraie vie. Vous me pardonnez d’être un peu méthodique, n’est-ce pas ? J’aime la règle définitive, qui fixe les habitudes une fois pour toutes : c’est pourquoi, sans doute, je déteste les voyages. Et tenez, dès demain je voudrais inaugurer le programme de notre nouvelle existence, reprendre mon service à l’Hôtel-Dieu…

— Votre résolution d’achever vos deux ans d’internat est irrévocable ?

— Absolument irrévocable, cher Fernand, je vous l’ai dit vingt fois déjà. Je ne suis pas mûre pour la consultation, et puis rien ne remplace l’hôpital ; ce sont mes années les plus intéressantes que j’y passe. Ah ! l’internat ! je le regretterai trop pour n’en point profiter avidement, autant qu’il m’est loisible. Depuis mes quinze jours de congé, je m’ennuie de ma salle.

Fernand eut un tressaillement léger et ne desserra pas les lèvres. Ce fut un peu timidement que Thérèse ajouta :

— Si vous le vouliez, j’y retournerais lundi.

— Mais, Thérèse, reprit-il, vous êtes maîtresse de vos actes. Vous savez bien que je ne ferai jamais un geste pour entraver la liberté d’une femme telle que vous.

Il avait frémi en parlant. Tout le dévouement de son amour était dans cette phrase, où il faisait céder son besoin viril de domination et ses volontés tenaces. Thérèse le contemplait avec douceur. Cet homme, qui savait plus qu’elle, en qui elle devinait une supériorité réelle, un instinct médical plus puissant, lui sacrifiait ses préférences, amoureusement, simplement. Elle eut un mouvement de tendresse, la rançon de ses exigences, et, l’entraînant dans le petit salon meublé pour elle, seule devant lui, avec un abandon d’enfant :

— Cher Fernand, vous ne vous renoncerez pas toujours pour moi, je veux que ce soit mon tour quelquefois. Je suis une femme comme une autre, j’aspire à vous rendre heureux… je vous aime…