Son laboratoire d’interne, contigu à la salle des malades, était encombré de fioles, d’éprouvettes, de pièces anatomiques, de bocaux et de livres. Dans le désordre de la table poussée contre la fenêtre, se voyait un microscope. A droite, une étuve qui ressemblait à un coffre-fort contenait des bouillons de culture. Un bec de gaz à chalumeau dont le ronflement emplissait l’étroit cabinet chauffait l’appareil. La jeune fille débarrassa l’unique chaise d’une sorte d’aquarium où des souris blanches grouillaient dans de l’ouate, et, faisant signe au docteur de s’y asseoir, elle s’installa dans son fauteuil de travail.
— Oui, commença-t-elle, votre lettre d’hier m’a bien étonnée. Car enfin il y a, je crois, quatre ans que nous nous connaissons. Un an d’externat à la Charité, où je vous ai rencontré pour la première fois, deux ans d’internat aux Enfants-Malades, où nous avons été nommés ensemble, et cette année que je termine ici, au cours de laquelle je vous ai vu si souvent à la clinique de mon père, voilà le bail de notre vieille amitié. Or, pendant tout ce temps, vous avez été le plus complaisant des camarades, le meilleur, celui que j’estimais le plus ; mais que vous m’aimiez je ne m’en serais jamais doutée, par exemple !
— Thérèse, reprit Guéméné, s’abandonnant tout à coup à la familiarité du prénom, moi aussi, je l’ignorais ; j’ai longtemps travaillé à vos côtés, comme un bon élève auprès d’un autre bûcheur, sans vous voir. Je n’admettais pas la femme-médecin, pas sa « mentalité », pas son opportunité ; il a fallu ce caractère exquis, cette nature qui vous rend sympathique à tous, pour me montrer en vous, peu à peu, une amie intelligente et droite. J’ai joui de votre présence continuelle, inconsciemment. Vous vous êtes emparée de moi très doucement, par un charme tellement subtil et incessant que je ne l’ai pas senti. L’agrément que je trouvais près de vous, je l’attribuais à votre intelligence et à votre humeur délicieuse. A la salle de garde, j’aimais vous avoir pour voisine, sans songer de quelle incomparable vie à deux ces repas pris côte à côte, dans le vacarme de la gaieté ambiante, pouvaient être le prélude. De jour en jour, vous me pénétriez de vous, de votre esprit joyeux, de votre regard si franc, et, lorsque je quittai les Enfants-Malades pour m’établir, je pus mesurer le vide que laissait dans ma vie votre absence… Le besoin que j’eus alors de vous m’éclaira. J’ai connu ce que vous étiez pour moi, un soir d’indéfinissable ennui, en vous retrouvant dans un groupe photographique d’internes, pris l’an dernier aux Enfants-Malades. Oh ! Thérèse, vous ne saurez jamais ce qui s’est passé en moi quand j’ai revu votre chère image et que mon cœur trop lourd s’est déchargé en sanglots et en larmes, en larmes d’enfant, en larmes passionnées, pour avoir reconnu votre mince blouse blanche et votre chignon noir, dans le fond un peu flou de cette photographie !
Son émotion, sa pâleur, son tremblement, touchèrent la froide fille ; elle dit gravement :
— Mon bon Guéméné, vous m’aimez tant que cela ?… Merci…
Il lui prit les deux mains qu’il broya dans les siennes, puis, secouant la tête, lentement il balbutia :
— Jamais… jamais… je ne pourrai vous dire à quel point je vous chéris, Thérèse.
Et, en même temps, il eut l’orgueil de lire en cette femme, uniquement occupée jusqu’ici de ses études, un trouble nouveau. La vie sentimentale s’éveillait en elle. Il la tenait déjà à demi enchaînée, et, sans révolte, elle laissait river à ses nerveux poignets de vierge « cérébrale » ce premier anneau de servitude qu’étaient les mains amoureuses du jeune homme. Celle dont l’apparence impassible annonçait une créature exempte de rêve et d’émotion se révélait mystérieuse et vibrante. Avec une timidité qui étouffait le son de sa voix, elle murmura :
— Fernand…
Ils eurent quelques minutes de silence et de recueillement, puis mademoiselle Herlinge reprit :