Sur le boulevard, Thérèse et Fernand se serrèrent l’un contre l’autre, d’instinct, sans rien dire. Cette visite les avait troublés. Ils ressemblaient aux fidèles qui sortent d’une église où de grands exemples de foi les ont avertis de leur tiédeur. La dernière phrase du veuf surtout : « Il faut lier ses vies », tourmentait la jeune femme. Lier ses vies, c’était donc la formule du grand amour, puisqu’elle était tombée des lèvres, passionnées encore, de cet héroïque amant. Lier ses vies… mais était-ce abdiquer son « moi », s’abîmer dans l’autre être, ne plus exister ?… Et tout à coup, elle se souvenait de ce qu’elle était : Thérèse Herlinge, l’interne des hôpitaux de Paris. Un ressaut de vanité la redressa au bras de son mari. A ce simple médecin de quartier, dépourvu de célébrité, elle avait immolé son nom glorieux, donné sa personne, son amour ; elle se sentait généreuse. Et puis, comme elle le chérissait tout en gardant sa personnalité entière ! Et avec plus d’abandon, elle s’appuya sur son bras en marchant.

— Cher Fernand ! murmura-t-elle avec délices.

— Comment trouves-tu mon oncle ? interrogea le jeune homme.

— Singulier et mystérieux, répondit-elle, c’est l’homme qui vit avec une morte.

Ils frôlaient la grille du musée de Cluny ; on apercevait son grand pan de maçonnerie gallo-romaine, puis l’abside gracieuse de la chapelle. Une verdure naissante commençait à garnir certains arbres, au milieu desquels des fragments gothiques, — arceaux, ogives éparses, frêles colonnettes aux astragales légères, — servaient de perchoirs à des moineaux bruyants.

— Bonjour, Guéméné !

Coiffé du haut de forme, svelte dans sa redingote longue étroitement boutonnée, Pautel était devant eux. Il sortait de sa clinique de la rue Saint-Séverin.

— J’ai à vous parler, dit-il quand il eut salué Thérèse ; c’est mon destin qui me jette sur votre passage. Peut-être madame Guéméné, en me rendant un grand service, va-t-elle prêter à ce destin une forme charmante. Ni plus ni moins, il s’agit de cela.

— Qu’as-tu, Pautel ? demanda Guéméné, égayé par le trouble où il voyait soudain ce garçon flegmatique, je ne te connaissais pas tant de mythologie !

— Je n’ai rien ; je suis très calme ; je n’ai jamais si bien su ce que je voulais : il en résulte une grande tranquillité d’esprit. J’ai résolu d’épouser une femme que j’aime. Quand on a pris un tel parti et qu’on voit nettement sa vie s’étendre devant soi, droite, bien tracée, tout atermoiement fini, toute incertitude disparue, eh bien, mon cher, on a l’état d’âme plutôt agréable.