— Cela fait bien des droits, répliqua la douce Dina, mais n’a-t-elle pas aussi des devoirs, la femme ? Moi, je lui en vois beaucoup, et, en me mariant, je les accepte tous et je les aime. Je crois que nous ne sommes point pareilles à l’homme ; nous ne sommes près de lui que des « assistantes », comme on dit en Russie ; toute notre raison d’être est là : l’aider à vivre, à être heureux…
— Des esclaves, alors ? fit Thérèse, boudeuse.
— Oh ! je n’emploie pas de si grands mots : je dis « épouse », tout simplement ; cela signifie que la femme qui porte ce titre s’est vouée à un homme. Dit-on : « vouée » ou « dévouée », en français, dans ce cas-là ?
Le docteur était fort agité :
— Mais, mademoiselle Skaroff, une femme-médecin peut être toute dévouée à son mari ! Je suis heureux pour Pautel de votre générosité ; il vous saura gré d’avoir déféré à son désir ; mais laissez-moi croire cependant que l’exercice de la médecine n’est pas pour empêcher la femme de remplir avec dévouement ses devoirs d’épouse.
Il n’avait pas achevé de parler que la porte se rouvrait pour le service ; mais ce ne fut point Léon qui entra. Rose, la vieille cuisinière, le bonnet en arrière découvrant ses bandeaux gris, grande, épaisse sous son caraco flottant que serrait le tablier bleu, apportait elle-même la langouste. Son embonpoint lui faisait tenir le plat en avant, presque à bras tendus ; elle le déposa sur la table, d’un air digne et offensé, en déclarant :
— J’ai voulu venir m’excuser près de Monsieur. Il paraîtrait que j’ai fait un déjeuner contraire aux goûts de Monsieur : Monsieur peut croire que j’en ai bien du regret, d’autant que Madame, dans sa contrariété, a été dure pour moi. Je ne puis pourtant pas deviner les goûts de Monsieur. Selon Madame, on m’aurait dit autrefois de ne jamais faire de langouste ni de poulet chaud, mais un ordre vous est vite parti de la tête. Monsieur Herlinge, lui, pourrait le dire : quand je servais chez les parents de Madame, jamais monsieur Herlinge n’a eu un mot à me dire sur la cuisine, si ce n’est pour un petit compliment, un jour ou l’autre. Mais aussi, là, c’était bien différent : madame Herlinge donnait tous les ordres, elle était toujours là, on savait ce qu’on avait à faire…
Guéméné l’arrêta net :
— C’est bien, Rose, la cause est entendue, n’y revenons plus.
Mais Thérèse avait rougi, comme si son honneur même eût été attaqué.