— Non ! non ! tout le monde assis ou je m’en vais !
Elle prit la place que lui avait ménagée à côté d’Artout madame Herlinge, qui ne redoutait point, pour l’aimable bonhomme, les gauloiseries de la dame. Le valet de chambre lui apporta son potage. Elle conta ses douze visites de l’après-midi, sa course rue de Buci, chez elle, pour « se nettoyer ».
— Et me voilà ! finit-elle. Encore ai-je pris un sapin pour être moins en retard.
Et tout le monde eut la même idée : celle des trente-cinq sous de son fiacre annulant une visite parmi les douze de l’après-midi.
Alors la conversation, devenant générale, tomba sur les femmes-médecins. Certes le métier dépassait presque les forces d’une femme ; ces guérisseuses nouvelles faisaient preuve d’une énergie, d’une volonté totalement inconnues des générations précédentes. Le bout de la table, où cinq hommes se trouvaient côte à côte, fit grand tapage. Gilbertus, galant, déclarait que nulle autre mission ne convenait mieux à la femme ; la doctoresse était pour lui l’incarnation moderne de la sœur de charité. Le pauvre Jourdeaux, placé près de madame Lancelevée, fit effort pour dire « combien ce devait être encourageant d’être soigné par les dames ». Mais Janivot, au contraire, impudemment, devant ces jeunes femmes, ses « confrères », criait à l’abomination. A cause de leur lobe frontal moins volumineux, les femmes ne pouvaient rivaliser avec l’homme dans les carrières scientifiques. Ces êtres nerveux, frémissants et vibrants, feraient tort à la science, la compromettraient. Puis la femme, dogmatique par nature, capable d’enregistrer en son cerveau un enseignement, s’y enferme étroitement, incapable de l’élargir, de l’adapter à un cas nouveau, rationnellement, par déductions logiques.
— Elles s’assimilent des livres, clamait-il dans la rumeur de toute la table, en dépit des protestations indignées de Thérèse, elles n’inventent jamais rien. Or le vrai médecin doit être un inventeur inlassable, toujours en éveil.
— Il a raison ! cria comiquement la doctoresse Adeline, en applaudissant de ses deux mains grasses levées au-dessus de son assiette ; il a raison : regardez-moi un peu, vous tous qui protestez, et dites-moi donc quelle figure je fais près de monsieur Artout !
— Des sœurs de charité ! Gilbertus, vous me la baillez belle ! continua Janivot, excité par l’animation de tous les convives. Mais demandez donc à ces dames si la curiosité, chez elles, n’a pas toujours été plus forte que la sensibilité. Demandez-leur si elles s’émeuvent, demandez-leur si elles pleurent, demandez-leur surtout pourquoi elles soignent et si la seule pitié humaine les a conduites là où elles sont.
— Bravo ! fit très haut madame de Bunod qui haïssait la doctoresse Lancelevée pour la passion qu’elle avait inspirée à son fils.
Artout riait à pleine gorge, en donnant des coups de poing sur la table. Cette hardie mercuriale, jetée sans vergogne à la face des doctoresses présentes, lui semblait très crâne, très amusante, l’enchantait. Et il ne réfutait rien, laissait la verve de Janivot s’écouler, jouissait de l’ébahissement général. Le maître Herlinge paraissait beaucoup moins satisfait. Son œil bleu s’allumait d’un reflet dur dans son visage parcheminé. Il était fier de sa fille, et ces propos, loin de l’égayer, l’irritaient secrètement.