Il avait confié à Thérèse ce désir maladif, cette obsession des vacances. Mais elle, acharnée à ses études, l’avait conjuré, avec les plus tendres caresses, de lui accorder encore un délai : cette thèse la passionnait trop ; elle n’aurait jamais le courage d’en interrompre la préparation. Encore six semaines, et les expériences seraient terminées. A ce moment, elle achèverait ses observations cliniques. On pourrait alors songer à se reposer un peu.

Elle était si peu impérieuse, réclamait avec tant de douceur son droit au travail, qu’un scrupule prenait Guéméné. Il craignait d’être injuste envers Thérèse. Le respect dû à l’œuvre de cette femme d’exception dominait son viril appétit de commandement. D’ailleurs, il s’était déterminé à céder, tant que de graves raisons lui manqueraient pour revendiquer son autorité.

Juillet passa. Thérèse ne quittait plus guère maintenant son laboratoire de l’Hôtel-Dieu. Sa salle contenait quatre vieilles femmes qui servaient abondamment son étude sur les cœurs. L’une d’elles mourut. L’autopsie allait être merveilleuse. Thérèse la fit seule, avec un véritable enthousiasme. L’examen du cœur lésé fut très long. Elle dut envoyer un garçon de l’hôpital prévenir chez elle qu’elle déjeunerait à la salle de garde. L’état indescriptible où elle se trouvait alors, souillée de sang, des ongles jusqu’aux coudes, ne lui permit même pas d’écrire un mot à son mari.

Son laboratoire grouillait maintenant de bêtes de toutes sortes. Les souris blanches, sur une étagère s’agitaient dans cinq bocaux remplis d’une ouate blanche comme elles-mêmes. Des rats au museau rose grattaient nerveusement les parois de verre d’un aquarium. Entre les quatre pieds d’une table, on avait logé la boîte des cobayes. La plupart, inoculés et malades, se roulaient en boules de fourrure fauve. D’autres, sains et vifs, s’asseyaient dans la paille et, de leurs minuscules pattes de devant, avec un petit air têtu et sérieux, faisaient leur toilette. Cinq beaux lapins gras grignotaient des carottes dans une cage, sous l’étuve, et la jolie chatte cardiaque dormait en rond, au fond d’une corbeille.

Thérèse cultivait des bacilles dans du bouillon, dans du lait, dans du suc de pommes de terre. Des liquides troubles, équivoques, dans des fioles de toutes formes, peuplaient ses étagères. Ses doigts déliés et souples de jeune patricienne, faits pour diriger les fils emmêlés des dentelles, les soies, les fuseaux, les aiguilles des féminines adresses, se jouaient dans ces flacons terribles, lourds de toxines et de fléaux humains. Elle maniait ainsi, jouissant de sa formidable puissance, la fièvre typhoïde, la pneumonie, la scarlatine, la diphtérie, jusqu’aux monstres invisibles de la tuberculose. Elle se sentait posséder la mort.

Son travail lui offrait de tels plaisirs qu’elle ne pouvait s’en arracher. Sous la direction de son père, elle soigna une cardiaque par la glace et obtint des résultats inespérés. Elle ne quittait plus cette femme, ne voulait céder à aucun autre le soin de poser la glace et le stéthoscope, tour à tour, sur ce thorax haletant. Elle notait aussitôt les observations en vue de sa thèse, dont l’élaboration, du coup, fit un grand pas. A cette époque, l’Hôtel-Dieu l’absorbait à un tel point qu’elle prit l’habitude de déjeuner, presque chaque jour, à la salle de garde. Chez elle, ce repas lui causait une perte de temps : Fernand ne rentrait parfois de ses visites qu’à une heure de l’après-midi : elle l’attendait, oisive, rongeant son frein à l’idée de ses travaux suspendus. La causerie qui prolongeait le dessert, ensuite, ne lui permettait pas de rentrer à l’hôpital avant deux heures et demie. A déjeuner sur place, elle gagnait, calcula-t-elle, deux heures chaque jour. Elle redoutait pourtant que ce nouvel arrangement ne peinât son mari. Mais Guéméné ne fit aucune objection, ne montra nul mécontentement. Il acquiesçait volontiers à toutes ses exigences depuis le dîner des Herlinge. Elle s’en apercevait et crut que l’attitude des grands confrères envers elle l’avait influencé. Elle s’en glorifia, s’imaginant avoir désormais plus d’importance aux yeux de Fernand.

Lui se résignait, avait une arrière-pensée et s’adonnait, sans qu’elle le questionnât, à un travail excessif. Sans négliger sa clientèle, en effet, il avait entrepris des recherches au laboratoire de thérapeutique expérimentale de l’École. Août survint, plus torride encore que juillet. Les Herlinge exploraient l’Écosse, Artout était en Suisse, Boussard en Norvège. Des affiches illustrées, sur tous les murs, évoquaient les voyages. On voyait des bateaux fumants, des trains en partance, des sites riants, des montagnes roses parmi les nuages, des paysannes bretonnes, la mer. Des mots, en gros caractères, devenaient obsédants : « Billets… Billets d’aller et retour… Billets d’excursions… Billets de bains de mer… » L’impossibilité de s’en aller lui faisait l’atmosphère plus suffocante, la fatigue plus lourde, le désir de fuir Paris plus tenace. Et il allait de client en client, les épaules voûtées, l’air las ; puis, trois fois par semaine, passant le Petit Pont, il gagnait la rive gauche, et, par le boulevard Saint-Michel, l’École de Médecine. Là, il s’enfermait dans les grands laboratoires sonores, où le soleil s’engouffrait par les baies immenses.

Le soir, il retrouvait sa femme au dîner. L’un et l’autre, fatigués, se plaignaient de la chaleur. Au crépuscule, ils s’accoudaient à la fenêtre, cherchant un peu de fraîcheur. Mais la muraille frissonnante des peupliers d’Italie faisait un grand rideau tendu devant l’air libre : on suffoquait. Ni elle ni lui n’osaient parler de voyages : tous deux y songeaient, cependant ; ils se serraient l’un contre l’autre, sans rien dire, passionnés et muets comme des amants aux rencontres hâtives.

Les lampes allumées, ils reprenaient le labeur, chacun à son bureau, dans des pièces différentes Le sommeil les unissait encore, harassés tous les deux, vaincus. Dès le matin, leurs vies divergeaient de nouveau.

Un soir, Guéméné rentra souffrant. Il ne se plaignit pas. Il connaissait trop les soucis professionnels de Thérèse, si différents des menues et tendres inquiétudes domestiques qui préoccupent une simple épouse. Il se mit seulement au lit plus tôt que de coutume, se tâtant le pouls, les yeux sur son chronomètre.