«Ces deux-là se cachent», pensa Chéri. «Qui trompent-ils? Tout le monde trompe. Mais moi...» Il n'acheva pas, mais il se leva sur un mouvement de répugnance qui signifiait profondément: «Moi, je suis pur». Une confuse lumière, sur des régions stagnantes et jusque-là sensibles, commençait de lui enseigner que pureté et solitude sont un seul et même malheur.
La nuit avançant, il sentit le froid. À veiller longuement et sans but, il apprenait que les phases de la nuit varient sa saveur, et que minuit est une heure tiède si on la compare à celle qui précède immédiatement l'aube.
«L'hiver viendra vite», pensa-t-il en allongeant le pas. «Ce n'est pas trop tôt qu'on en finisse avec cet été interminable. L'hiver prochain, je veux... Voyons, l'hiver prochain...» Son effort prospecteur plia presque aussitôt, et il s'arrêta, tête baissée, comme un cheval qui voit de loin la côte.
«L'hiver prochain, il y aura encore ma femme, ma mère, la mère La Berche, Chose, Machin et Truc. Il y aura tout ce monde... Et il n'y aura plus jamais, pour moi...»
Il s'arrêta pour regarder marcher, sur le Bois, une horde de nues basses, d'un rose insaisissable, qu'un coup de vent abattait, empoignait par leur chevelure de brouillards, tordait, traînait sur les pelouses avant de les ravir jusqu'à la lune... Chéri contemplait familièrement les féeries lumineuses de la nuit que ceux qui dorment croient noire.
L'apparition, mi-voilée, d'une plate et large lune parmi des fumées véloces qu'elle semblait chasser et fendre, ne le détourna pas d'une divagation arithmétique: il fit le compte en années, en mois, jours et heures, d'un précieux temps, à jamais perdu.
«Si, le jour où je suis allé la revoir, avant la guerre, je l'avais gardée, c'étaient trois, quatre ans de bons, des centaines, des centaines de jours et de nuits, gagnés, mis en réserve pour l'amour...» Un si grand mot ne le fit pas broncher.
«Des centaines de jours, une vie,—la vie. La vie comme avant, la vie avec ma pire ennemie, comme elle disait... Ma pire ennemie qui me pardonnait tout et ne me passait rien...» Il pressait son passé, exprimait un reste de suc sur son désert présent, ressuscitait, inventait au besoin sa princière adolescence modelée, conduite par deux grandes mains robustes de femme, amoureuses, prêtes à châtier. Longue adolescence orientale, protégée, où la volupté passait comme un silence dans un chant... Luxe, caprices, cruautés d'enfant, fidélité qui s'ignorait... Il renversa la tête vers le halo de nacre qui emplissait le haut du ciel et cria tout bas: «Tout est foutu! J'ai trente ans!»
Il se hâta vers sa demeure, en s'invectivant sur le rythme vif de son pas: «Imbécile! Le pire, ce n'est pas son âge à elle, c'est le mien. Pour elle, tout est probablement fini, mais pour moi...»
Il ouvrit sans bruit sa maison enfin silencieuse et y retrouva, le cœur sur les lèvres, le relent de ceux qui avaient bu, mangé et dansé là. Le miroir du vestibule, à l'envers de la porte, le remit en face du jeune homme amaigri qui avait la pommette dure, une belle lèvre triste un peu bleuie de poil noir renaissant, un grand œil tragique et réticent,—le jeune homme enfin qui avait inexplicablement cessé d'avoir vingt-quatre ans.