—Non. Passe-moi un peu la photographie, la grande, encadrée... Tourne le truc de ta lampe de table. Encore... là!

Perdant sa prudence habituelle, il étudia de son œil perçant des détails qui lui furent nouveaux, presque rafraîchissants.

«Une ceinture haute, avec des camées... Jamais vu ça chez elle. Et des cothurnes à l'antique. Elle avait un maillot? Non, naturellement, les doigts de pied sont nus. Écœurant...»

—Chez qui le portait-elle, ce costume?

—Je ne sais plus bien... Une soirée de cercle, je crois... Ou chez Molier...

Il rendit le cadre, à bout de bras, dédaigneux et ennuyé en apparence. Il partit peu après, sous un ciel encore fermé, par une fin de nuit qui sentait la fumée de bois et le lavoir.

Il changeait sensiblement et ne s'en rendait guère compte. À manger et dormir peu, marcher et fumer beaucoup, il perdait du poids, troquait sa vigueur évidente contre une légèreté, un faux rajeunissement que la lumière du jour récusait. Chez lui, il vivait à sa guise, acceptait ou fuyait des convives, des passants qui ne savaient de lui que son nom, sa beauté peu à peu pétrifiée et comme corrigée par un ciseau accusateur, et son inconcevable aisance à les ignorer.

Il porta ainsi jusqu'aux derniers jours d'octobre son paisible et bureaucratique désespoir. L'hilarité le prit, un après-midi, à cause d'un mouvement de fuite involontaire qu'il surprit chez sa femme. Il s'éclaira soudain d'une gaîté d'immunisé: «Elle me croit fou, quelle chance!»

Sa gaîté ne dura point, car il réfléchit que, du méchant ou du fou, l'avantage est pour le méchant. Effrayée par le fou, Edmée ne fût-elle pas demeurée là, mordant sa lèvre et refoulant ses larmes, afin de conquérir le méchant?

«On ne me croit même plus méchant», pensa-t-il avec amertume. «C'est que je ne le suis plus. Ah! quel mal m'a fait la femme que j'ai quittée... D'autres l'ont laissée pourtant, elle en a laissé d'autres... Comment vivent, à cette heure, Bacciocchi, par exemple, Septfons, Spéléïeff, tous les autres?... Mais qu'ont de commun tous les autres et moi?... Elle m'appelait «petit bourgeois» parce que je comptais les bouteilles dans sa cave. Petit bourgeois, homme fidèle, grand amoureux, voilà mes noms, voilà mes vrais noms, et elle, toute vernie de larmes à mon départ c'est pourtant elle, Léa, qui me préfère la vieillesse, elle qui compte sur ses doigts, au coin du feu: «J'ai eu Chose, Machin, Chéri, Un tel...» Je croyais qu'elle était à moi, et je ne m'apercevais pas que j'étais seulement un de ses amants. De qui puis-je ne pas rougir, à présent?...»