— Viens nous promener, me dit Julie David.
C'est dans le potager de la ferme qu'elle m'entraîne. L'oseille froissée, la sauge, le vert poireau encensent nos pas, et ma compagne jase. Elle a perdu sa frisure de mouton, préparée par tant d'épingles doubles, et sa peau de fillette blonde miroite sur les joues comme une pomme frottée.
— Le fils Caillon m'a embrassée… J'ai entendu tout ce que le
jeune marié vient de dire à sa jeune mariée… Il lui a dit:
«Encore une scottish et on leur brûle la politesse…» Armandine
Follet a tout rendu devant le monde…
J'ai chaud. Un bras moite de fillette colle au mien, que je dégage. Je n'aime pas la peau des autres. Une fenêtre, au revers de la maison de ferme, est ouverte, éclairée: la ronde des moustiques et des sphinx tournoie autour d'une lampe Pigeon qui file.
— C'est la chambre des jeunes mariés! souffle Julie.
La chambre des jeunes mariés… Une armoire de poirier noir, énorme, opprime cette chambre basse aux murs blancs, écrase entre elle et le lit une chaise de paille. Deux très gros bouquets de roses et de camomilles, cordés comme des fagots, se fanent sur la cheminée, dans les vases de verre bleu, et jusqu'au jardin, dilatent le parfum fort et flétri qui suit les enterrements… Sous les rideaux d'andrinople, le lit étroit et haut, le lit bourré de plume, bouffi d'oreillers en duvet d'oie, le lit où aboutit cette journée toute fumante de sueur, d'encens, d'haleine de bétail, de vapeur de sauces…
L'aile d'un phalène grésille sur la flamme de la lampe et l'éteint presque. Accoudée à la fenêtre basse, je respire l'odeur humaine, aggravée de fleur morte et de pétrole, qui offense le jardin. Tout à l'heure, les jeunes mariés vont venir ici. Je n'y avais pas pensé. Ils plongeront dans cette plume profonde. On fermera sur eux les contrevents massifs, la porte, toutes les issues de ce petit tombeau étouffant. Il y aura entre eux cette lutte obscure sur laquelle la candeur hardie de ma mère et la vie des bêtes m'ont appris trop et trop peu… Et puis?… J'ai peur de cette chambre, de ce lit auquel je n'avais pas pensé. Ma compagne rit et bavarde…
— Dis, tu as vu que le fils Follet a mis à sa boutonnière la rose que je lui ai donnée? Dis, tu as vu que Nana Bouilloux a un chignon? À treize ans, vrai!… Moi, quand je me marierai, je ne me gênerai pas pour dire à maman… Mais où tu vas? où tu vas?
Je cours, foulant les salades et les tumulus de la fosse d'asperges.
— Mais attends-moi! Mais qu'est-ce que tu as?