— Ah!… Tu vas gagner tout de suite?

— Non, je n'ai que treize ans, je gagnerai l'an prochain.

Elle nous quitta sans effusion et nous la laissâmes froidement aller. Déjà sa beauté l'isolait, et elle ne comptait point d'amies dans l'école, où elle apprenait peu. Ses dimanches et ses jeudis, au lieu de la rapprocher de nous, appartenaient à une famille «mal vue», à des cousines de dix-huit ans, effrontées sur le pas de la porte, à des frères, apprentis charrons, qui «portaient cravate», à quatorze ans et fumaient, leur soeur au bras, entre le «Tir parisien» de la foire et le gai «Débit» que la veuve à Pimolle achalandait si bien.

Dès le lendemain, je vis la petite Bouilloux, car elle montait vers son atelier de couture, et je descendais vers l'école. De stupeur, d'admiration jalouse, je restai plantée, du côté de la rue des Soeurs, regardant Nana Bouilloux qui s'éloignait. Elle avait troqué son sarrau noir, sa courte robe de petite fille contre une jupe longue, contre un corsage de satinette rose à plis plats. Un tablier de mohair noir parait le devant de sa jupe, et ses bondissants cheveux, disciplinés, tordus en «huit», casquaient étroitement la forme charmante et nouvelle d'une tête ronde, impérieuse, qui n'avait plus d'enfantin que sa fraîcheur et son impudence, pas encore mesurée, de petite dévergondée villageoise.

Le cours supérieur bourdonna, ce matin-là.

— J'ai vu Nana Bouilloux! En «long», ma chère, en long qu'elle est habillée! Et en chignon! Et des talons hauts, et une paire de…

— Mange, Minet-Chéri, mange, ta côtelette sera froide.

— Et un tablier, maman, oh! un si joli tablier en mohair, comme de la soie!… Est-ce que je ne pourrais pas…

— Non, Minet-Chéri, tu ne pourrais pas.

— Mais puisque Nana Bouilloux peut bien…