Un soir de Saint-Jean, elle dansait au parquet installé place du Grand-Jeu, sous la triste lumière et l'odeur des lampes à pétrole. Les souliers à clous levaient la poussière de la place, entre les planches du «parquet». Tous les garçons gardaient en dansant le chapeau sur la tête, comme il se doit. Des filles blondes devenaient lie-de-vin dans leurs corsages collés, des brunes, venues des champs et brûlées, semblaient noires. Mais dans une bande d'ouvrières dédaigneuses, Nana Bouilloux, en robe d'été à petites fleurs, buvait de la limonade au vin rouge quand les Parisiens entrèrent dans le bal.

Deux Parisiens comme on en voit l'été à la campagne, des amis d'un châtelain voisin, qui s'ennuyaient; des Parisiens en serge blanche et en tussor qui venaient se moquer, un moment, d'une Saint-Jean de village… Ils cessèrent de rire en apercevant Nana Bouilloux et s'assirent à la buvette pour la voir de plus près. Ils échangèrent, à mi-voix, des paroles qu'elle feignait de ne pas entendre. Car sa fierté de belle créature lui défendait de tourner les yeux vers eux, et de pouffer comme ses compagnes. Elle entendit: «Cygne parmi les oies… Un Greuze!… crime de laisser s'enterrer ici une merveille…» Quand le Parisien en serge blanche invita la petite Bouilloux à valser, elle se leva sans étonnement, et dansa muette, sérieuse; ses cils, plus beaux qu'un regard, touchaient, parfois, le pinceau d'une moustache blonde.

Après la valse, les Parisiens s'en allèrent, et Nana Bouilloux s'assit à la buvette en s'éventant. Le fils Leriche l'y vint chercher, et Houette, et même Honce, le pharmacien, et même Possy, l'ébéniste, grisonnant, mais fin danseur. À tous, elle répondit: «Merci bien, je suis fatiguée», et elle quitta le bal à dix heures et demie.

Et puis, il n'arriva plus rien à la petite Bouilloux. Les Parisiens ne revinrent pas, ni ceux-là, ni d'autres. Houette, Honce, le fils Leriche, les commis voyageurs au ventre barré d'or, les soldats permissionnaires et les clercs d'huissier gravirent en vain notre rue escarpée, aux heures où descendait l'ouvrière bien coiffée, qui passait raide avec un signe de tête. Ils l'espérèrent aux bals, où elle but de la limonade d'un air distingué et répondit à tous: «Merci bien, je ne danse pas, je suis fatiguée.» Blessés, ils ricanaient, après quelques jours: «Elle a attrapé une fatigue de trente-six semaines, oui!» et ils épièrent sa taille… Mais rien n'arriva à la petite Bouilloux, ni cela ni autre chose. Elle attendait, simplement. Elle attendait, touchée d'une foi orgueilleuse, consciente de ce que lui devait un hasard qui l'avait trop bien armée. Elle attendait… ce Parisien de serge blanche? Non. L'étranger, le ravisseur. L'attente orgueilleuse la fit pure, silencieuse; elle dédaigna, avec un petit sourire étonné, Honce, qui voulut l'élever au rang de pharmacienne légitime, et le premier clerc de l'huissier. Sans plus déchoir, et reprenant en une fois ce qu'elle avait jeté — rires, regards, duvet lumineux de sa joue, courte lèvre enfantine et rouge, gorge qu'une ombre bleue divise à peine — à des amants, elle attendit son règne, et le prince qui n'avait pas de nom.

Je n'ai pas revu, en passant une fois dans mon pays natal, l'ombre de celle qui me refusa si tendrement ce qu'elle appelait «l'uniforme des petites Bouilloux». Mais comme l'automobile qui m'emmenait montait lentement — pas assez lentement, jamais assez lentement — une rue où je n'ai plus de raison de m'arrêter, une passante se rangea pour éviter la roue. Une femme mince, bien coiffée, les cheveux en casque à la mode d'autrefois, des ciseaux de couturière pendus à une «châtelaine» d'acier, sur son tablier noir. De grands yeux vindicatifs, une bouche serrée qui devait se taire longuement, la joue et la tempe jaunies de celles qui travaillent à la lampe; une femme de quarante-cinq à… Mais non, mais non; une femme de trente-huit ans, une femme de mon âge, exactement de mon âge, je n'en pouvais pas douter… Dès que la voiture lui laissa le passage, la «petite Bouilloux» descendit la rue, droite, indifférente, après qu'un coup d'oeil, âpre et anxieux, lui eut révélé que la voiture s'en allait, vide du ravisseur attendu.

L'AMI

Le jour où l'Opéra-Comique brûla, mon frère aîné, accompagné d'un autre étudiant, son ami préféré, voulut louer deux places. Mais d'autres mélomanes pauvres, habitués des places à trois francs, n'avaient rien laissé. Les deux étudiants déçus dînèrent à la terrasse d'un petit restaurant du quartier: une heure plus tard, à deux cents mètres d'eux, l'Opéra-Comique brûlait. Avant de courir l'un au télégraphe pour rassurer ma mère, l'autre à sa famille parisienne, ils se serrèrent la main et se regardèrent, avec cet embarras, cette mauvaise grâce sous laquelle les très jeunes hommes déguisent leurs émotions pures. Aucun d'eux ne parla de hasard providentiel, ni de la protection mystérieuse étendue sur leurs deux têtes. Mais quand vinrent les grandes vacances, pour la première fois Maurice — admettez qu'il s'appelait Maurice — accompagna mon frère et vint passer deux mois chez nous.

J'étais alors une petite fille assez grande, treize ans environ.

Il vint donc ce Maurice que j'admirais en aveugle, sur la foi de l'amitié que lui portait mon frère. En deux ans, j'avais appris que Maurice faisait son droit — pour moi, c'était un peu comme si on m'eût dit qu'il «faisait le beau» debout sur ses pattes de derrière — qu'il adorait, autant que mon frère, la musique, qu'il ressemblait au baryton Taskin avec des moustaches et une très petite barbe en pointe, que ses riches parents vendaient en gros des produits chimiques et ne gagnaient pas moins de cinquante mille francs par an — on voit que je parle d'un temps lointain.

Il vint, et ma mère s'écria tout de suite qu'il était «de cent mille pics» supérieur à ses photographies, et même à tout ce que mon frère vantait de lui depuis deux ans: fin, l'oeil velouté, la main belle, la moustache comme roussie au feu, et l'aisance caressante d'un fils qui a peu quitté sa mère. Moi, je ne dis rien, justement parce que je partageais l'enthousiasme maternel.