Nous la ramenâmes à la maison, où elle s'emporta contre son deuil neuf, son crêpe encombrant qu'elle accrochait à toutes les clefs de tiroirs et de portes, sa robe de cachemire qui l'étouffait. Elle se reposa dans le salon, près du grand fauteuil vert où mon père ne s'assoirait plus et que le chien déjà envahissait avec délices. Elle était fiévreuse, rouge de teint, et disait, sans pleurs:

— Ah! quelle chaleur! Dieu, que ce noir tient chaud! Tu ne crois pas que maintenant je puis remettre ma robe de satinette bleue?

— Mais…

— Quoi? c'est à cause de mon deuil? J'ai horreur de ce noir! D'abord c'est triste. Pourquoi veux-tu que j'offre à ceux que je rencontre un spectacle triste et déplaisant? Quel rapport y a-t- il entre ce cachemire et ce crêpe et mes propres sentiments? Que je te voie jamais porter mon deuil! Tu sais très bien que je n'aime pour toi que le rose, et certains bleus…

Elle se leva brusquement, fit quelques pas vers une chambre vide et s'arrêta:

— Ah!… c'est vrai…

Elle revint s'asseoir, avouant, d'un geste humble et simple, qu'elle venait, pour la première fois de la journée, d'oublier qu'_il _était mort.

— Veux-tu que je te donne à boire, maman? Tu ne voudrais pas te coucher?

— Eh non! Pourquoi? Je ne suis pas malade!

Elle se rassit, et commença d'apprendre la patience, en regardant sur le parquet, de la porte du salon à la porte de la chambre vide, un chemin poudreux marqué par de gros souliers pesants.