— Chez Léonore, pour le dîner.

— Tu ne vas pas avec elle?

— Non. Je n'ai pas envie aujourd'hui.

Il y a des jours où la boucherie de Léonore, ses couteaux, sa hachette, ses poumons de boeuf gonflés que le courant d'air irise et balance, roses comme la pulpe du bégonia, me plaisent à l'égal d'une confiserie. Léonore y tranche pour moi un ruban de lard salé qu'elle me tend, transparent, du bout de ses doigts froids. Dans le jardin de la boucherie, Marie Tricotet, qui est pourtant née le même jour que moi, s'amuse encore à percer d'une épingle des vessies de porc ou de veau non vidées, qu'elle presse sous le pied «pour faire jet d'eau». Le son affreux de la peau qu'on arrache à la chair fraîche, la rondeur des rognons, fruits bruns dans leur capitonnage immaculé de «panne» rosée, m'émeuvent d'une répugnance compliquée, que je recherche et que je dissimule. Mais la graisse fine qui demeure au creux du petit sabot fourchu, lorsque le feu fait éclater les pieds du cochon mort, je la mange comme une friandise saine… N'importe. Aujourd'hui, je n'ai guère envie de suivre maman.

Mon père n'insiste pas, se dresse agilement sur sa jambe unique, empoigne sa béquille et sa canne et monte à la bibliothèque. Avant de monter, il plie méticuleusement le journal le Temps, le cache sous le coussin de sa bergère, enfouit dans une poche de son long paletot la Nature en robe d'azur. Son petit oeil cosaque, étincelant sous un sourcil de chanvre gris, rafle sur les tables toute provende imprimée, qui prendra le chemin de la bibliothèque et ne reverra plus la lumière… Mais, bien dressés à cette chasse, nous ne lui avons rien laissé…

— Tu n'as pas vu le Mercure de France?

— Non, papa.

— Ni la Revue Bleue?

— Non, papa.

Il darde sur ses enfants un oeil de tortionnaire.