— Pardon! rétorque Renaud tout rouge. Le Commandeur c'est une tradition de famille. Ta Vierge, c'est une fable de village comme il en traîne partout…

— Dites donc, les enfants, vous avez fini? Je peux placer un mot? Je ne sais qu'une chose, c'est qu'il y a dans le grenier des bruits de pas inexplicables. Je vais guetter la nuit prochaine. Bête ou homme, nous saurons qui marche. Que ceux qui veulent guetter avec moi… Bon. Adopté à mains levées!

DIMANCHE. — Nuit blanche. Pleine lune. Rien à signaler, que le bruit de pas entendu derrière la porte entr'ouverte du grenier, mais interrompu par Renaud qui, harnaché d'une cuirasse Henri II et d'un foulard rouge de cow-boy, s'est élancé romanesquement en criant: «Arrière! arrière!…» On le conspue, on l'accuse d'avoir «tout gâté».

— Il est curieux, remarque Bertrand avec une ironie écrasante et rêveuse, de constater combien le fantastique peut exalter l'esprit d'un adolescent, pourtant grandi dans les collèges anglais…

— Eh! mon povre, ajoute ma limousine de fille, on ne dit pas «arrière, arrière!» on dit: «Je te vas foutre un bon coup!…»

MARDI. — Nous avons guetté cette nuit, les deux garçons et moi, laissant Bel-Gazou endormie. La lune en son plein blanchissait d'un bout à l'autre une longue piste de lumière où les rats avaient laissé quelques épis de maïs rongés. Nous nous tînmes dans l'obscurité derrière la porte à demi ouverte, et nous nous ennuyâmes pendant une bonne demi-heure en regardant le chemin de lune bouger, devenir oblique, lécher le bas des charpentes entre- croisées… Renaud me serra le bras: on marchait au bout du grenier. Un rat détala et grimpa le long d'une poutre, suivi de sa queue de serpent. Le pas, solennel, approchait, et je serrai de mes bras le cou des deux garçons.

Il approchait, lent, avec un son sourd, bien martelé, répercuté par les planchers anciens. Il entra, au bout d'un temps qui nous parut interminable, dans le chemin éclairé. Il était presque blanc, gigantesque: les plus grand nocturne que j'aie vu, un grand-duc plus haut qu'un chien de chasse. Il marchait emphatiquement, en soulevant ses pieds noyés de plume, ses pieds durs d'oiseau qui rendaient le son d'un pas humain. Le haut de ses ailes lui dessinait des épaules d'homme, et deux petites cornes de plumes, qu'il couchait ou relevait, tremblaient comme des graminées au souffle d'air de la lucarne. Il s'arrêta, se rengorgea tête en arrière, et toute la plume de son visage magnifique enfla autour d'un bec fin et de deux lacs d'or où se baigna la lune. Il fit volte-face, montra son dos tavelé de blanc et de jaune très clair. Il devait être âgé, solitaire et puissant. Il reprit sa marche de parade et l'interrompit pour une sorte de danse guerrière, des coups de tête à droite, à gauche, des demi-voltes féroces qui menaçaient sans doute le rat évadé. Il crut un moment sentir sa proie, et bouscula un squelette de fauteuil comme il eût fait d'une brindille morte. Il sauta de fureur, retomba, râpa le plancher de sa queue étalée. Il avait des manières de maître, une majesté d'enchanteur…

Il devina sans doute notre présence, car il se tourna vers nous d'un air outragé. Sans hâte, il gagna la lucarne, ouvrit à demi des ailes d'ange, fit entendre une sorte de roucoulement très bas, une courte incantation magique, s'appuya sur l'air et fondit dans la nuit, dont il prit la couleur de neige et d'argent.

JEUDI. — Le cadet des garçons, à son pupitre, écrit une longue relation de voyage. Titre: Mes chasses au grand-duc dans l'Afrique australe. L'aîné a oublié sur ma table de travail un début de «Stances»:

Battement de la nuit, pesante vision, De l'ombre en la clarté, grise apparition…