—Totote! l'orangeade! cria Mme Dalleray.

Phil tressaillit, réveillé. «Le mur est là, se dit-il. Il n'est pas très haut. Je saute, et...» Il se retint d'achever mentalement: «... et je suis sauvé.» Pendant qu'il gravissait, derrière la robe blanche, un perron éblouissant, il appela à lui toute l'insolence de ses seize ans: «Quoi? elle ne me mangera pas!...Si elle tient absolument à la placer, son orangeade!...»

Il entra, et crut perdre pied en pénétrant dans une pièce noire, fermée aux rayons et aux mouches. La basse température qu'entretenaient persiennes et rideaux tirés lui coupa le souffle. Il heurta du pied un meuble mou, chut sur un coussin, entendit un petit rire démoniaque, venu d'une direction incertaine, et faillit pleurer d'angoisse. Un verre glacé toucha sa main.

—Ne buvez pas tout de suite, dit la voix de Mme Dalleray. Totote, tu es folle d'avoir mis de la glace. La cave est assez froide.

Une main blanche plongea trois doigts dans le verre et les retira aussitôt. Le feu d'un diamant brilla, reflété dans le cube de glace que serraient les trois doigts. La gorge serrée, Philippe but, en fermant les yeux, deux petites gorgées, dont il ne perçut même pas le goût d'orange acide; mais quand il releva les paupières, ses yeux habitués discernèrent le rouge et le blanc d'une tenture, le noir et l'or assourdi des rideaux. Une femme, qu'il n'avait pas vue, disparut, emportant un plateau tintant. Un ara rouge et bleu, sur son perchoir, ouvrit son aile avec un bruit d'éventail, pour montrer son aisselle couleur de chair émue...

—Il est beau, dit Phil d'une voix enrouée.

—D'autant plus beau qu'il est muet, dit Mme Dalleray.

Elle s'était assise assez loin de Philippe, et la fumée verticale d'un parfum qui brûlait, répandant hors d'une coupe l'odeur de la résine et du géranium, montait entre eux.

Philippe croisa l'une sur l'autre ses jambes nues, et la Dame sourit, pour accroître la sensation de somptueux cauchemar, d'arrestation arbitraire, d'enlèvement équivoque qui ôtait à Philippe tout son sang-froid.

—Vos parents viennent tous les ans sur la côte, n'est-ce pas? dit enfin la douce voix virile de Mme Dalleray.