—Peut-être que vous dormiez, dit Phil, en se forçant à une obligeance mondaine.
—Non... Certainement non. Il fait chaud? Vous avez faim?
—Je ne sais pas...
Il soupira, sincèrement indécis, pris, dès l'entrée à Ker-Anna, d'une sorte de soif, et d'une sensibilité aux odeurs comestibles qui eût ressemblé à l'appétit si une anxiété sans nom n'eût en même temps serré sa gorge. Son hôtesse le servit pourtant, et il huma, sur une petite pelle d'argent, la chair, rouge du melon poudré de sucre, imprégnée d'un alcool léger, à goût d'anis.
—Vos parents vont bien, monsieur Phil?
Il la regarda, surpris. Elle paraissait distraite et ne semblait pas avoir entendu sa propre voix. Du bord de sa manche, il accrocha une cuiller, qui tomba avec un son de clochette faible sur le tapis.
—Maladroit... Attendez...
D'une main elle lui saisit le poignet, de l'autre main elle releva, jusqu'au coude, la manche de Phil et garda fermement, dans sa main chaude, le bras nu.
—Laissez-moi! cria Phil très haut.
Il fit un violent mouvement du bras. Une soucoupe se brisa à ses pieds. Dans le bourdonnement de ses oreilles tintait l'écho du cri de Vinca: «Laisse!...» et il tourna vers Mme Dalleray un regard plein de courroux et de questions. Elle n'avait pas bougé et la main qu'il avait rejetée gisait ouverte sur ses genoux comme une conque creuse. Philippe mesura longuement cette immobilité significative. Il baissa la tête, vit passer devant lui deux ou trois images incohérentes, inéluctables, de vol comme l'on vole en songe, de chute comme l'on choit en plongeant, à l'instant où les plis de l'onde vont joindre le visage renversé—puis, sans élan, avec une lenteur réfléchie, avec un courage calculé, il remit son bras nu dans la main ouverte.