Du moins, cette tourmente qu'il venait de traverser, il la laissait derrière lui. Il n'en rapportait avec lui qu'une fatigue de nageur, une mansuétude vague et universelle de naufragé touchant terre. Plus favorisé que tels jeunes hommes qui viennent, souvent en se déchirant eux-mêmes, d'échanger une longue angoisse, féconde en rêveries illimitées, contre un plaisir qui désormais bornera leurs rêves,—il revenait, lourd seulement de stupeur normale, conscient à la manière du buveur gorgé qui sent osciller, quand il bouge, la masse refroidie du vin d'où s'évada l'esprit brûlant et léger.

Le jour était loin encore, mais déjà une moitié de la nuit, plus claire que l'autre, divisait le ciel. Un très petit animal, hérisson ou rat, gratta la terre en trottant. Le premier souffle avant-coureur de l'aurore roula sur l'allée quelques pétales, les délaissa, s'évanouit, et tout redevint immobile. Trois heures s'égrenèrent rêveusement à l'horloge lointaine, la première limpide et proche, les deux autres étouffées d'une bouffée de vent. Un couple de courlis passa au-dessus de Philippe, assez bas pour qu'il entendît le cri de voilure de leurs ailes tendues, et leur piaulement sur la mer plongea, dans la mémoire ouverte et sans défense de l'adolescent, jusqu'au fond de quinze années pures, suspendues à un rivage blond, à une enfant qui à ses côtés grandissait, portant sa tête blonde et droite comme un épi.

Il se leva, avec un effort physique pour se reconnaître, pour obliger celui qui venait de se reposer là,—près de la barrière blanche, près du chien couché,—à être le même que celui qui, la veille, se tournait avec crainte vers Ker-Anna en s'appuyant à la barrière blanche, en caressant distraitement le chien couché. Mais il ne le put.

Il passa sur son visage ses deux mains chaudes, qui lui semblèrent plus douces que de coutume, imprégnées d'un parfum qui s'envolait quand il le voulait fixer sous ses narines, mais qui vibrait alentour, comme fait l'arôme de certaines plantes odoriférantes à feuilles fragiles. À cet instant, la lueur d'une lampe, entre les lames des persiennes, brilla, et s'éteignit peu après, dans la chambre de Vinca.

«Elle ne dort pas. Elle vient de regarder l'heure. Pourquoi ne dort-elle pas?»

À travers les murs, il sut comment, d'un bras étendu, Vinca avait allumé la lampe, regardé la petite montre suspendue au lit de cuivre, puis rejeté sur l'oreiller, en éteignant la lampe, sa tête et sa chevelure qui sentait l'enfant soigné et la lavande. Il sut qu'à cause de la nuit lourde, une épaule brunie, jarretée de blanc à la place où l'épaulette du maillot de bain la gardait du soleil, demeurait nue, et la forme du long corps vigoureux de son amie,—corps familier, pourvu chaque année de beautés nouvelles et prévues,—lui apparut pour le frapper de stupeur.

Qu'y avait-il de commun entre ce corps, entre l'emploi que l'amour en pouvait faire, entre ses fins inévitables,—et la destinée d'un autre corps de femme, voué à des rapts délicats, doué d'un génie spoliateur, d'une implacabilité passionnée, d'une enchanteresse et hypocrite pédagogie?

—Jamais! dit-il à voix haute.

Hier encore il mesurait, d'un coeur patient, le temps au bout duquel Vinca lui appartiendrait. Aujourd'hui, pâli d'un enseignement qui laissait à son corps le tremblement et la suavité de la défaite, Philippe reculait de tout son être devant une image insensée...

—Jamais!