—Tu vois bien. Je range. Je trie. On part bientôt, alors il faut bien... c'est maman qui m'a dit...
Elle regarda Philippe et se reposa en croisant ses bras sur ses genoux pliés. Il lui trouva un air pauvre et patient, et s'irrita.
—Ça ne presse pas à ce point-là! Et pourquoi fais-tu ça toi-même?
—Qui le ferait? Si maman s'y met, son rhumatisme du cœur la reprendra.
—Mais la femme de chambre peut bien...
Vinca haussa les épaules et reprit sa besogne, en se parlant à elle-même tout bas, comme font les vraies ouvrières, qui mènent un petit fredon humble d'abeilles occupées:
—Ça, c'est les maillots de bain de Lisette... le vert... le bleu... le rayé... autant les jeter, c'est tout ce qu'ils méritent... Ça, c'est ma robe à feston rose... Elle vaut peut-être encore un blanchissage... Une paire, deux paires, trois paires d'espadrilles à moi... Et celle-là à Phil... Encore à Phil... Deux vieilles chemises en cellular à Phil... Les emmanchures sont craquées, mais les devants sont bons...
Elle tendit le tissu ajouré, découvrit deux accrocs, fit la moue. Philippe la contemplait sans gratitude, en souffrant hostilement. Il souffrait de l'heure matinale, de l'éclairage gris sous le toit de tuiles, de la simple besogne. Une comparaison, que des heures d'amour caché, là-bas, à Ker-Anna, ne lui avaient point inspirée, commençait ici, comparaison qui n'atteignait pas encore la personne de Vinca, Vinca religion de toute l'enfance, Vinca délaissée respectueusement pour la dramatique et nécessaire ivresse d'une première aventure.
Une comparaison commençait ici, parmi ces hardes, éparses sur un drap reprisé, entre ces murs de brique non crépie, devant cette enfant en sarrau violâtre décoloré aux épaules. Agenouillée, elle interrompit son travail pour rejeter en arrière ses cheveux bien taillés, que le bain quotidien et l'air salé entretenaient humides et doux. Moins gaie depuis une quinzaine, elle montrait plus de calme, et une égalité d'humeur obstinée qui inquiétait Philippe. Avait-elle vraiment voulu mourir avec lui, plutôt que d'attendre le temps d'aimer librement, cette jeune ménagère coiffée à la Jeanne-d'Arc? Le garçon aux sourcils froncés mesurait le changement, mais il ne songeait presque pas à Vinca en la contemplant. Présente, le péril de la perdre cessait, et l'urgence de la recouvrer ne le tourmentait plus. Mais une comparaison commençait, à cause d'elle. La faculté nouvelle de sentir, de souffrir inopinément, l'intolérance dont l'avait doté récemment une belle pirate, s'enflammaient au moindre choc, et aussi cette loyale injustice, ce début dans l'élévation qui consiste à reprocher au médiocre sa médiocrité et sa philosophie. Il découvrait, non seulement le monde des émotions qu'on nomme, à la légère, physiques, mais encore la nécessité d'embellir, matériellement, un autel où tremble une perfection insuffisante. Il connaissait une naissante faim pour ce qui contente la main, l'oreille et les yeux,—les velours, la musique étudiée d'une voix, les parfums. Il ne se le reprochait pas, puisqu'il se sentait meilleur au contact d'un enivrant superflu, et que certain vêtement de soierie orientale, endossé dans l'ombre et le secret de Ker-Anna, lui ennoblissait l'âme.
Il obéit, maladroitement, à un dessein imprécis et généreux. Négligeant de se révéler à lui-même qu'il souhaitait Vinca incomparable, parée, frottée de baumes, il se borna à distinguer le chagrin qu'il éprouvait à la voir prosternée, naïvement enlaidie. Quelques mots durs lui échappèrent, auxquels Vinca ne répondit pas. Il s'aigrit, et elle lui répliqua juste assez pour qu'il devînt injurieux, puis honteux de sa violence. Il mit un peu de temps et d'effort à se ressaisir, à s'excuser avec une sorte de contrition plate qui lui fut agréable. Cependant, Vinca liait, d'une main patiente, les sandales par paires, et retournait les poches des sweaters usés, pleines de coquillages roses et d'hippocampes secs...