Vercingétorix me contemple, ses yeux bleus ingénus tout larges ouverts. Je perds patience:

—La guerre, enfin, sapristi! Ça qu'on entend, ça qu'on lit, ça que vous faites!

Les yeux bleus deviennent, de rire, tout petits:

—Ah! oui, pardon, la guerre... Eh bien mais, ça va, ça va.... Ça va très bien. Ne vous tourmentez pas.


Je méritais cette réponse de tranquille brave homme. Et il ne m'a pas fallu huit jours pour comprendre qu'ici, dans ce Verdun engorgé de troupes, ravitaillé par une seule voie ferrée, la guerre, c'est l'habitude, le cataclysme inséparable de la vie comme la foudre ou l'averse;—mais le danger, le vrai, c'est de ne plus manger. Tout commerce cède le pas et la place à celui des comestibles: le papetier vend des saucisses et la brodeuse des patates. Le marchand de pianos empile, sur les gaveaux et les pleyels fatigués qu'il louait naguère, mille boîtes de sardines et de maquereaux; mais le beurre est une rareté de luxe, le lait concentré un objet de vitrine, et le légume n'existe que pour les fortunés de ce monde. Bizarres menus que ceux que nous cuisinons, mon hôtesse et moi. Le bœuf de l'intendance luit pour tout le monde, et son arrivée quotidienne est saluée par un quotidien murmure d'imprécations. Pot-au-feu, miroton sans oignons, rôti, bifteck russe haché, entrecôtes minute,—hélas, il est et reste pourtant bœuf. Que pensez-vous d'une salade de sardines et de macaroni froid? Que vous semble d'un riz-au-lait sans lait, chapeluré de chocolat en poudre et de noix concassées? Mais nous avions compté sans un panier, scandaleux, magnifique, de truffes, apporté par un permissionnaire du Lot, et qui parfuma, pendant dix jours, la maison entière. Il y eut aussi le jour mémorable du fromage à la crème, don d'un farinier de Verdun qui gardait une vache dans son jardin.... Il y eut les dîners d'un restaurant clandestin, où l'on pouvait, par des petites rues noires, aller manger à la nuit close....

Manger, manger, manger.... Eh oui! Il faut bien. Le gel pince, la bise d'est creuse la faim de ceux qui passent les nuits dehors. Il s'agit de garder chaud dans les veines un sang qu'ici tous sont prêts à répandre en ruisseaux, à prodiguer sans mesure. A grand courage, grand appétit, et les estomacs des gens de Verdun ne sont pas de ceux que le danger resserre.


Des prisonniers allemands ont passé rue d'Anthouard. Je les ai vus, entre les lames de mes jalousies toujours baissées. Quelques civils regardaient, sur le pas de leur porte, d'un œil habitué. Figures jaunies de fatigue et de crasse, les prisonniers marchaient mollement, beaucoup d'entre eux ne montraient que l'insouciance et la détente: «Ouf! nous voilà arrivés!» Un soldat allemand, gamin chétif et rieur, tire la langue, au passage, à une femme.