Un rêve, un rêve.... De plus en plus, un rêve: car à mesure que je m'éloigne de la ville, que je retourne vers les campagnes que balaie l'aile effarée des tocsins, ces prés, ces moissons, cette mer endormie ne sont plus qu'un décor, interposé entre moi et la réalité: la réalité c'est Paris, Paris où vit la moitié de moi-même, Paris peut-être fermé à cette heure, Paris suffocant et gris sous sa brume d'août, plein de cris, fermentant de chaleur et de fureur, d'angoisse et de bravoure....
Sera-ce ma plus longue soirée de la guerre, celle que je passe encore ici dans l'attente du départ, celle où le calme plat renverse, dans la mer, l'image des rochers violets? Toute la nuit la mer se tait, sans pli, sans souffle, et balance à peine, toutes ombrelles épanouies dans un phosphore laiteux, des méduses de cristal bleu....
[LE «RÉSERVOIR»]
26 août 1914.
Le septième jour de la mobilisation, un sergent de ville arrêta le taxi qui nous menait vers la Madeleine, et deux soldats y montèrent, à qui nous fîmes conduite jusqu'à la gare de l'Est. L'un des deux «réservoirs» était bien sage, mais l'autre!... Nous n'avions jamais vu pareil diable, maigre, tanné et moustachu, avec des gestes qui menaçaient les vitres. Pas méchant, et certainement à jeun, mais exultant d'une joie qu'il raconta tout de suite:
—Monsieur, madame, je ne peux pas croire ce qui m'arrive! Je me tâte pour savoir que c'est vrai! Je suis dans tous mes états, et pourtant vous pouvez voir que je ne suis plus un petit garçon, j'ai trente-neuf ans.... Ah! c'est que je reviens de loin!...
—Vous étiez malade?
—Pire que malade, j'étais désespéré. Songez que quante j'avais dix-huit ans, je me suis engagé parce qu'on disait qu'on allait faire la guerre à l'Allemagne. Je t'en fiche, monsieur, madame, mon temps passe et je ne vois rien venir. Bon sang, que je me dis, j'aurai le dernier mot, je r'engage. Une fois r'engagé, la paix partout. Je me bute, je r'en-r'engage: ce coup-là j'ai eu le battement de cœur, on nous promettait la guerre, je croyais tous les matins qu'on la tenait, mais ces gens du gouvernement ont encore une fois arrangé ça.... Alors, j'ai perdu courage, je suis retourné au pays, j'étais si dégoûté de tout que j'ai voulu me marier, avec une bonne femme de mon patelin, une jeunesse dans mon genre.... Y a un bon Dieu, monsieur, madame! le mariage était pour après-demain, et hier on me mobilise! Ah! ça n'a pas traîné, ce que je l'ai plantée là, ma bonne femme!...
Il riait, il était terrible et gai. Il avait des yeux jaunes de loup solitaire, il ouvrait ses bras secs comme pour étreindre sa seule fiancée, la Guerre.... Puis, rappelé à la réalité et au souci des convenances par les cahots du taxi, il rangea ses coudes anguleux, dit aimablement: «Pardon, esscuse!» et nous écrasa les pieds d'un godillot cordial.