Peu de temps a suffi pour que je ressente, aux heures ambiguës du jour, le mal de n'être qu'une Française détachée de la France, et éloignée de ce qui compte pour elle plus qu'elle-même: son amour, sa patrie, son foyer. C'est une douceur bien humble, mais bien amère, que de songer: «Je suis, à cette heure, toute pareille à n'importe quelle fille de France qu'on eût envoyée ici. Je suis toute pareille à la petite bonne française que j'ai vue emplir hier une lampe à pétrole en cachant des yeux rougis et anxieux; pareille à la marchande de journaux de Milan, Française mariée à un Italien, qui répondait avec impatience: «Oui, oui, tout à l'heure!» et oubliait les clients pour lire notre communiqué.»

Je ne savais pas qu'en regardant, du haut de la terrasse de Frascati,—où promeneurs, enfants magnifiques, femmes oisives, marchands de fruits et d'eau citronnée, sont si ressemblants, le costume sauf, aux promeneurs d'autrefois,—qu'en admirant au loin la plaine, puis au delà de la plaine cette marge vaporeuse, d'un bleu suave, qui dénonce et cache la mer, je me laisserais prendre et troubler par une seule pensée: «Plus loin que cette plaine et d'autres plaines, plus loin que cette eau, ce n'est pas encore la France.... Si tu regagnais maintenant la gare de Rome, et le train, il te faudrait plus de trente heures encore pour atteindre, en touchant ton foyer, la certitude que les êtres auxquels se suspend ta vie sont vivants et intacts. Croyais-tu pouvoir, sereinement, comme un touriste d'été, goûter la beauté de l'Italie et t'y réjouir de la croisade, comme fit l'autre jour cette mère romaine qui parait son fils, au départ, de fleurs de grenadier? Toi aussi, il y a un an, tu as donné la fleur à un soldat qui partait, et tu as ri. Mais il y a un an de cela, et c'était dans ton pays. Qu'y a-t-il pour toi, loin du coin où tu as rassemblé, pour te garder la chaleur nécessaire, des livres, des portraits, des lettres? Que fais-tu ici? Retourne, ne résiste pas, retourne dans ton pays....»

Il faut, pour triompher de la crise quotidienne, faire appel à l'orgueil, à la curiosité, au devoir de connaître un peu plus. Il faut l'amitié délicate, l'empressement des Français fixés à Rome et des Romains que Paris retenait quelques semaines chaque année. Ceux-ci, rappelés par la même anxiété filiale, ont tous quitté, il y a deux mois, leur villégiature printanière; ils se serrent contre Rome, y subissent sans murmure juillet insoutenable, et se muent sans effort en soldats impatients de servir ou en vieillards dont le chauvinisme ne connaît pas de contrainte. J'ai vu, dans un salon romain, une mère amener son fils à un dernier five o'clock, montrer ce haut et large lancier à col blanc.

—Comment, il part? s'écrièrent les femmes présentes.

—Mais, Dieu merci! répondit la mère avec éclat.

De tels mots, où revit notre ferveur de l'an passé, le reflet, sur les visages, des premières victoires italiennes,—tout cela n'est pas pour calmer une sensibilité qui se croyait intacte, mais que onze mois d'alarme ont délabrée. Une trattoria du Transtévère ouvre, au ras du trottoir, l'étroit et gai refuge qu'il faut justement à mon ennui d'exilée. Il est neuf heures du soir, l'appétit populaire, engourdi par la sieste, s'attable à peine. L'arrière-salle est un jardin couvert, accablé de lumière électrique, paré de drapeaux, qui fleure le safran et le vin frais. La trattoria s'emplit d'une rumeur animale et bienfaisante, chaude de rires de femmes, de verres rudement maniés, de cris d'enfants. Car le petit ménage romain amène avec lui sa remuante progéniture, jusqu'au nourrisson, qui tette durant que sa mère vide un plat de spaghetti. A onze heures, les petits seront encore là, comme des moineaux éveillés, entre les tables.... Le vin des Castelli reluit dans des ampoules de verre qui portent, enfoncé dans leur pâte épaisse, le petit sceau de plomb du contrôle. Cela est nouveau comme le lourd gâteau qu'on me sert et qui succède au poisson rôti; tout est amusant pour les yeux, la main et le palais.

Des mandolinistes maigres, un peu infirmes, viennent d'entrer;—une chanson napolitaine manquait à cette fin de soirée. Mais ils grattent: et l'insecte musical qui semble danser frénétiquement dans la caisse bombée des mandolines ne chante ni Naples, ni la lune, ni la gondole, il chante ... la Marseillaise.

Cela est inattendu, cela est irrésistible. La fanfare militaire, ni la fastueuse canonnade bondissant d'écho en écho, ne me dispenseront pas une émotion plus grave, une larme plus joyeuse et plus spontanée que cette grêle et chevrotante Marseillaise, jouée au fond d'une trattoria populaire de Rome, et qu'écoutent, front découvert, tournés vers elle comme s'ils pouvaient la voir, des hommes dont pas un seul n'est Français.

III

—Vous irez voir le marché des antiquaires, à Santa-Maria-di-Fiori?