—L'an passé, poursuivit Apollon, je n'fendais pas l'air, vu que j'avais que cinq lardons. Cinq lardons, ça n'a jamais suffi pour être père de six enfants. Acré! que je me dis, mes suites de bronchite grave dureront pas toute la vie, et un de ces matins je me vois repris bon;—retournons-y! J'y retourne: pan! deux jumeaux. C'est ma façon à moi de tourner des munitions.
«... Et je n'dois pas parler, ajouta-t-il plus bas, de quat'z'aut' enfants qui s'baladent ici et là,—je n'suis pas bavard, et ceux-là ne me servent positivement de rien. Mais je les annonce,—il laissa tomber sur mes servantes et moi un regard obligeant,—pour la réclame....»
[BEL-GAZOU ET LA VIE CHÈRE]
Été 1917.
L'orage d'hier a battu les maïs verts, gorgé la rivière, et les seigles, par places, fléchissent. A l'heure tardive où je suis arrivée, il ne restait de la tempête que des ruisselets glougloutants dans le parc, des ornières rouges et molles, et au pied des tours quelques tessons d'ardoises et de vitres. Un vent chargé de parfums séchait déjà, contre le mur de la terrasse, le manteau déguenillé du jasmin centenaire.
Aujourd'hui, le matin promet une journée sans nuage, d'été limousin; la brise haute touche à peine les cimes des arbres; le mordant soleil rougit l'épaule sous la mousseline, le bras nu et le pied dans la sandale. Il fait beau et j'ai la main de Bel-Gazou dans ma main.
Bel-Gazou, fruit de la terre limousine! Quatre étés, trois hivers l'ont peinte aux couleurs de ce pays. Elle est sombre et vernissée comme une pomme d'octobre, comme une jarre de terre cuite, coiffée d'une courte et raide chevelure en soie de maïs, et dans ses yeux, ni verts, ni gris, ni marrons joue, marron, vert, gris, le reflet de la châtaigne, du tronc argenté, de la source ombragée....
Je regarde, dans ma main pâle qui vient de Paris, la couleur vigoureuse de sa main d'enfant. Elle a une main de laboureur, et je caresse avec considération, dans la paume, les petits calus qu'elle doit à la pelle, au râteau, aux mancherons de la brouette. La belle main! Sèche, un peu craquelée dessus par l'eau froide et le hâle, elle sied à cette petite fille autoritaire qui connaît son domaine et foule sa terre comme une princesse aux pieds nus.
—Tu me conduis, Bel-Gazou? Nous allons à la ferme?