Elle se penche, découvre sa cheville fine et sèche, un peu de son mollet... «Jambes de page, des merveilles...» Cambrée, elle file, les yeux vagues, avec un sourire d’acrobate. Elle sait qu’il est là, accoudé. Elle n’a pas besoin de le regarder. Elle le voit au fond d’elle-même, elle dessinerait d’une main sûre toutes les ombres, toutes les lignes creuses qu’ont tracées, sur ce visage d’enfant amaigri, les progrès du poison. Elle glisse, fiévreuse et fière, ravie de se dire: «S’il m’accoste, va-t-il me saluer ou me tuer?»
Le jeu passionnant se prolonge. «Je ne partirai pas la première!» se jure Minne, dont tout l’être tendu se dresse pour la lutte. L’arène se peuple. On regarde beaucoup Minne, qui pâlit et s’essouffle sans qu’en souffre sa grâce. L’autre est toujours là. Un instant, elle va s’adosser à la bordure de la piste, droite, bras croisés. L’autre, en face d’elle, assis devant un grog, attend... Elle pense qu’il est tard, qu’Antoine va rentrer et s’inquiétera, elle flaire le guet-apens de la sortie, les larmes, les supplications qui se feront menaçantes...
—Mes hommages, madame, je les mettrais à vos pieds s’ils n’avaient déjà chaussé leurs patins!
Qui donc a parlé dans son rêve? Minne reconnaît cette voix étouffée et douce... Elle tourne vers l’interlocuteur des yeux de somnambule et se souvient de lui lentement, comme de très loin...
—Ah! oui... Bonjour, monsieur Maugis.
Il baise son gant; elle observe son crâne large, bossué, son nez court d’individu spontané et violent, ses yeux bleus qui furent purs, et sa bouche de gros enfant boudeur...
—Vous êtes fatiguée, petite madame?
—Oui, un peu... J’ai beaucoup patiné...
—Jeunesse égoïste! Ce petit Couderc vous aura encore fait valser jusqu’à la mort?
Minne croise les bras d’un geste qui atteste: