—Il est congestionné ce gamin-là. Mon garçon, tu me feras le plaisir de te remettre à boire de la gentiane: ça te fera passer tes boutons.

—Ce melon a du mal à descendre, soupire l’oncle Paul, affalé dans un fauteuil de canne.

—C’est l’estomac que vous avez faible, décrète le père Luzeau. Moi, je prends du Combier avant et après mes repas, et je peux manger autant de melon et de haricots rouges que ça me convient.

Le père Luzeau, droit et raide dans un complet de chasse en toile kaki, fume sa pipe, l’œil embusqué sous des poils roussâtres. Ce solide débris est une faiblesse de l’oncle Paul qui se résigne, une fois la semaine, à héberger sa stupidité solennelle de vieux chasseur. Le père Luzeau «pipe» avec bruit, fleure le cabaret et le sang de lièvre, et Minne ne l’aime pas.

—Il a l’air d’un reître, se dit-elle. On prétend que c’est un brave homme, mais il cache son jeu. Cet œil! il doit enlever des petits enfants et les donner aux porcs.

Une soirée immobile pèse sur la campagne. Après dîner, pour fuir les lampes cernées de moustiques, de bombyx bruns coiffés d’antennes méphistophéliques, de petits sphinx aux yeux d’oiseaux, fourrés de duvet, l’oncle Paul et son convive, Minne et Antoine sont venus s’asseoir sur la terrasse.

Le feu de la cuisine, la lampe de la salle à manger dardent sur le jardin deux pinceaux de lumière orangée. Les cigales crient comme en plein jour, et la maison, qui a bu le soleil par tous les pores de sa pierre grise, restera tiède jusqu’à minuit.

Minne et Antoine, assis, jambes pendantes, sur le mur bas de la terrasse, ne disent mot. Antoine cherche dans l’obscurité à distinguer les yeux de Minne; mais la nuit est si dense... Il a chaud, il est mal à l’aise dans sa peau, et supporte patiemment cette sensation trop familière.

Minne, immobile, regarde devant elle. Elle écoute les pas de la nuit froisser le sable du jardin et crée dans l’ombre des figures épouvantables qui la font frémir d’aise. Cette heure apaisée et lourde l’emplit d’impatience, et, devant tant de beauté calme, elle évoque le Peuple aimé que gouvernent ses songes...

Nuit accablée, où les mains cherchent le froid de la pierre! Elle sera, le long des fortifications, emplie de fièvre et de meurtre, traversée de sifflements aigus... Minne se tourne, brusque, vers son cousin: